Histoire économique de l'île de La Réunion (1849-1881)

Quatrième de couverture :

En 1848, l'esclavage est aboli dans les colonies françaises. Pour remplacer les affranchis qui désertent les domaines et ceux (vieillards, enfants, ...) qu'ils ne veulent pas garder, les planteurs de La Réunion importent massivement d'Afrique et d'Inde des engagés. Entre 1849 et 1881, près de 150 000 travailleurs sont drainés vers l'île. C'est ainsi que l'esclavagisme est remplacé par un nouveau système économique fondé sur l'engagisme ou salariat contraint. Affranchis et Blancs paupérisés qui ne peuvent y trouver de place organisent à sa périphérie diverses activités de survie.

Dès 1853, les difficultés économiques liées à l'Abolition sont surmontées et pendant une décennie le secteur sucrier peut profiter d'une période faste.

Mais à partir de 1865 tout change. La baisse persistante des prix du sucre et de la production provoquent une dépression longue et profonde dont l'une des conséquences est d'entraîner une aggravation de l'exploitation des engagés.

Celle-ci amène l'Angleterre, qui depuis 1860 avait autorisé les colonies françaises à engager des travailleurs indiens, à interdire tout nouveau recrutement en Inde. Dès lors, l'engagisme décline rapidement et l'intense pénurie de main-d'oeuvre qui s'installe dans l'île contraint les planteurs à développer une autre organisation de la production.

Le présent essai, qui approfondit l'analyse de la situation sociale économique et monétaire de La Réunion de 1849 à 1881, constitue la suite de la Contribution à l'histoire économique de l'île de La Réunion (1642-1848) publiée par l'Harmattan en 1998.

A) Michel A. Rateau : A lire absolument

Publié dans Sud Ouest Dimanche, 19 février 2006

Brillant exposé, clair et lisible par toutes et tous, sur ce curieux passage de l'esclavage (aboli en 1848) vers un “engagisme” ou “salariat contraint” pour une autre forme de survie. Pour mieux comprendre cette partie de l'histoire réunionnaise : à lire absolument.

B) Bernard Grollier : Après 1848

Publié dans Escales Australes , n° 8

L'histoire de La Réunion est passionnante racontée par les historiens ; elle devient éclairante lorsqu'elle l'est par les économistes. HO Hai Quang, maître de conférences à l'université de St-Denis, s'en est fait une spécialité. “Les historiens décrivent les faits, j'essaie de les expliquer”, dit-il.

Après la période des origines (1642-1848), il s'attaque, dans ce second ouvrage, à une période courte mais capitale, de l'abolition de l'esclavage à la fin de l'engagisme indien. Trois décennies de transition au sujet desquelles nombre de données courantes sont erronées, déplore l'auteur, qui qualifie l'engagisme de “salariat contraint”, distinct de l'esclavage. Sur fond de bouleversement du mode d'organisation du travail, survient une première crise sucrière qui place la plupart des plantations entre les mains du Crédit Foncier Colonial...

Un livre du plus grand intérêt : en décryptant les rouages de l'économie de l'époque, HO Hai Quang va bien au-delà de la surface des choses. Il nous fait découvrir l'histoire de La Réunion, rarement étudiée avec autant de minutie.

C) Pascale David : L'engagisme, une économie de transition

Publié dans Témoignages, 16 août 2004

En 1998 est paru le tome 1 d'une “Contribution à l'Histoire de l'économie de La Réunion”, par l'économiste et universitaire Ho Hai Quang, publiée l'année du 150ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage à La Réunion. Le deuxième tome, qui vient de paraître, ne manquera pas, comme son “aîné”, de susciter des débats - notamment avec les historiens, dont une interprétation répandue de l'engagisme comme “esclavage déguisé” fait l'objet d'un recadrage économique rigoureux.

La première contribution de Ho Hai Quang à l'Histoire économique de La Réunion portait sur la période 1642-1848. Elle identifiait les différents modes d'organisation économico-sociale insulaire, de l'esclavagisme féodal et mercantile d'Ancien Régime, à l'esclavagisme de la société de plantation - avec le remplacement du café par la canne à sucre - ses transformations puis sa crise dans la première moitié du 19ème siècle.

L'auteur concluait ce premier tome en constatant que lorsque l'esclavage est aboli, en 1848, “la transition au capitalisme peut s'opérer sans crise majeure de main-d'œuvre”. Oui, mais...

Le deuxième tome (1849-1882) est donc une étude de la période de l'engagisme, qui a une place prépondérante dans l'organisation de la production pendant presque toute la seconde moitié du 19ème siècle. Le cadre de cette seconde contribution va de l'abolition de l'esclavage, proclamée le 20 décembre 1848, à la dénonciation par l'Angleterre de la convention franco-britannique de 1861, par laquelle “les planteurs avaient pu importer des travailleurs contractuels recrutés dans les territoires indiens sous domination britannique”.

L'engagisme : un “salariat contraint”

La thèse principale de l'auteur à propos de l'engagisme est qu'il n'est pas un “esclavage déguisé” mais une forme de “salariat contraint”, qui répond très concrètement aux besoins du capitalisme insulaire naissant et constitue “un rapport social de production de transition entre l'esclavage et le salariat” (p. 295).
Il découle de cela que le salariat contraint n'est pas non plus “une variété de salariat” mais une forme spécifique, “de transition”, traduisant un “déphasage”, un “décalage”, une “non-correspondance” entre des rapports de production économique restés proches de l'esclavage et une codification juridico-politique tirant ce même système vers le salariat.

Pas de “désertion“ des esclaves

Sur plus de 300 pages - deux parties, sept chapitres -, l'auteur analyse la conjoncture économique et l'évolution de l'organisation sociale de la production dans l'île de La Réunion. La réorganisation des institutions politiques, juridiques et économiques (ch.1) qui a suivi l'abolition de l'esclavage répondait au besoin des propriétaires des moyens de production de s'assurer une main d'œuvre (ch. 2) leur permettant de concurrencer les producteurs de sucre de betterave, au moment où la culture d'exportation qu'est la canne à sucre évince dans l'île - ancien “grenier à vivres des Mascareignes” - les productions vivrières (ch.3). Ces choix aboutissent au phénomène de “l'excédent relatif de population”, qui a renvoyé vers l'économie de survie (ch. 4), à la périphérie du système social, tous ceux qui se sont trouvés exclus des nouvelles contraintes faites pour garantir une main d'œuvre bon marché. Cette première partie réfute vigoureusement la thèse de la “désertion” des esclaves, et leur “remplacement” par des engagés (voir encadré) . Le travail de Ho Hai Quang démontre en fait, dans cette première partie, que les anciens esclaves, une fois affranchis, ont été pour les deux tiers d'entre eux les principaux exclus économiques d'un système qui devait consacrer leur intégration dans la société en tant que citoyens libres.

Crise sucrière

La deuxième partie analyse les causes et les mécanismes de la crise sucrière qui, en se répercutant sur les conditions de vie des engagés, souligne les limites de ce régime et débouche sur une transformation du cadre économique général (ch. 5), une remise en cause complète de l'organisation de la production sucrière (ch. 6) et des transformations économiques et sociales profondes (ch. 7) :

- concentration des terres et des usines ;
- prise de contrôle du capital financier métropolitain sur l'essentiel de l'économie sucrière, avec la création du Crédit Foncier Colonial ;
- transformation capitaliste des habitations en établissements et investissements dans des machines plus puissantes que les appareils Wetzell du début du siècle, et qui, parce qu'elles sont commandées à l'extérieur, accroissent la dépendance technique et financière de l'île.

Suivra l'immigration libre des paysans chinois et indo-musulmans, poussés à l'expatriation par l'entreprise impérialiste d'un capitalisme qui, en Europe, évolue vers la constitution de monopoles. Cette immigration va pousser les propriétaires de La Réunion - pour retenir dans l'île les anciens engagés et les nouveaux immigrants - à répartir les terres : ce qu'ils avaient refusé de faire pour les affranchis...

C) Pascale David : 1848 : Les esclaves libérés... et exclus

Publié dans Témoignages, 16 août 2004

La plupart des écrits font reposer l'économie de l'île, dans la période post-esclavagiste, uniquement sur l'engagisme, généralement décrit à travers le double phénomène de la “désertion-remplacement” : “Les esclaves, qui avaient été contraints par le gouvernement à prendre auprès des maîtres des engagements de travail avant le 20 décembre 1848 (...), désertèrent en masse les plantations dès les premiers mois de 1849” (p.9). C'est ainsi que la plupart des auteurs expliquent le recours aux contrats d'engagisme, en décrivant l'engagisme comme “un esclavage déguisé”.

Pour un économiste, cette période ne peut pas être réduite à “une simple substitution de l'engagisme à l'esclavagisme” ; elle donna naissance “à une économie globalement plus diversifiée”, en créant “divers systèmes économiques formels ou informels” de survie (p.14), que l'auteur invite à étudier de plus près, en dépit des importantes difficultés statistiques détaillées dans l'introduction.

Plusieurs faits caractérisent les mutations socio-économiques de cette période de transition. “...Les esclaves avaient facilement accepté de contracter des engagements auprès de leur maître. Il n'y avait, de leur part, aucun refus général et viscéral de continuer à travailler”, note l'auteur en première observation.

En second lieu, les contrats d'engagisme n'ont pas attendu “la parution de l'arrêté abolissant l'esclavage”. Ils l'ont précédé. Et les esclaves étaient contraints de s'engager auprès de leur maîtres depuis 1845.

Si en 1848, seulement 15 483 esclaves sont engagés dans les plantations, parmi plus de 60 300 affranchis, l'auteur conteste que l'on puisse “déduire” du rapprochement de ces deux chiffres que les anciens esclaves ont “abandonné” le travail et “déserté” les ateliers : “du simple rapprochement de deux chiffres, il est impossible de déduire les causes de leur différence”, dit-il.

Pour l'auteur, les conditions de la concurrence sur le marché du sucre sont un facteur déterminant des rapports sociaux qui se construisent à cette époque, dans “une brutale accélération de la transition de l'économie locale vers le capitalisme...” (p. 157). HO Hai Quang note aussi qu'“à partir de 1849, diminution du nombre d'affranchis dans les plantations et augmentation du nombre d'engagés vont de pair” et qu'il faut “réexaminer la question de la transition au salariat contraint”, sur la base de critères économiques. En effet, l'auteur rappelle que “pour caractériser un système économique, il est erroné de se référer uniquement aux conditions de travail et de vie des producteurs : le critère fondamental à prendre en considération est celui de la nature des rapports sociaux de production (réseau de relations économiques et sociales qui lient les acteurs concourant à la production) et des rapports de répartition qui en découlent” (p.158).

D ) Juliane Valaema : “L'engagisme est un salariat contraint, pas un esclavage”

Article du Journal de l'île de La Réunion, 30 août 2004.

Dans ce second ouvrage consacré à l'histoire économique de l'île de la Réunion, l'engagisme, qui a occupé une place prépondérante au 19e siècle, fait l'objet d'un nouveau recadrage par le maître de conférence de l'Université de la Réunion. De quoi faire grincer certaines dents...


1642-1848 : c'est sur cette période que portait la Contribution à l'histoire économique de l'île de la Réunion, premier ouvrage de HO Hai Quang, docteur d'État en sciences économiques et maître de conférences à l'Université de la Réunion. L'auteur y montrait notamment que l'esclavage avait fait son apparition dès les premiers moments du peuplement définitif de l'île et que le Code noir n'était pas un simple catalogue de punitions, mais une législation organisant un compromis social destiné à réguler le fonctionnement d'ensemble du système esclavagiste. C'était il y a six ans.

Aujourd'hui, sur plus de 300 pages, HO Hai Quang publie aux éditions l'Harmattan le volet 2 qui traite, cette fois, de la période de l'engagisme. Cet ouvrage, comme le premier, risque de provoquer des grincements de dents car une fois de plus, l'économiste balaye la plupart des interprétations communément admises.

L'une des thèses fortes du livre est que le développement rapide de l'engagisme après 1848 n'est pas uniquement dû à la désertion des esclaves affranchis. HO Hai Quang soutient que c'est aussi pour faire face à la concurrence des betteraviers de métropole que les planteurs réunionnais ont massivement importé des engagés afin, d'une part, de limiter la hausse des salaires et, d'autre part, d'augmenter la productivité du travail en remplaçant les affranchis inefficaces (vieillards, enfants...) par des hommes jeunes.

Une autre thèse forte de l'auteur est que l'engagisme n'est pas un esclavage mais un salariat contraint. C'est un salariat parce que l'ouvrier est un homme libre qui s'engage par contrat à travailler contre un salaire. Mais à la différence du salariat libre, dans l'engagisme,“On a affaire à un contrat de longue durée et non résiliable par le salarié”.

HO Hai Quang montre également qu'après l'abolition de l'esclavage, l'économie locale n'a pas reposé uniquement sur l'engagisme, mais aussi sur “divers systèmes économiques formels ou informels de survie” mis sur pied par les Blancs paupérisés et les esclaves affranchis qui n'ont pas pu, ou voulu, rester auprès de leurs anciens maîtres. Des faits complexes dont l'universitaire a eu du mal à rendre compte de manière précise en raison du manque de statistiques.

Dans la deuxième partie de son livre, HO Hai Quang s'intéresse à la crise sucrière. Son analyse tranche sur les interprétations courantes dans la mesure où s'appuyant sur la théorie économique, il soutient d'abord que la grande dépression débute en 1865 et non pas en 1863 comme on l'admet généralement. Puis, examinant les causes de la crise, il montre qu'elles proviennent surtout de l'augmentation de la productivité du travail dans l'économie betteravière. Il s'ensuit tout à la fois, une baisse continue des coûts de production et une surproduction grandissante de sucre. Le résultat d'ensemble est l'effondrement du prix de cette denrée.

A La Réunion, la crise est aggravée parce que le fonctionnement des exploitations sucrières repose sur le travail des engagés. Les planteurs, qui ne peuvent ni licencier leurs ouvriers ni réduire leurs salaires, sont pris en tenaille entre la chute des cours et la rigidité des coûts de production. Beaucoup sont ruinés. La concentration des terres et des usines s'accélère alors au profit de quelques gros planteurs et d'une banque métropolitaine, le Crédit Foncier Colonial.

Simultanément, l'engagisme entre aussi en crise car pour tenter de surmonter leurs difficultés, les sucriers durcissent les conditions de travail dans les plantations. Cette surexploitation des engagés va amener l'Angleterre à dénoncer en 1882 la Convention qui, depuis 1861, autorisait les colonies françaises à recruter des travailleurs en Inde. Dès lors, les planteurs ne peuvent plus remplacer les engagés rapatriés en fin de contrat, d'où une pénurie de plus en plus forte de main-d'œuvre.

Enfin, les années 1860-1880 voient aussi l'arrivée des premiers immigrants libres chinois et Indo-musulmans. Ils ont pu créer un petit commerce de détail parce que les engagés, à l'inverse des esclaves, recevaient un salaire en monnaie et pouvaient donc constituer une clientèle. C'est pourquoi il est fondamental de ne pas confondre engagisme et esclavage.

En définitive, l'originalité des livres de HO Hai Quang tient au fait que l'auteur applique systématiquement les outils de la théorie économique pour interpréter l'histoire de l'île. Son dernier ouvrage propose des thèses nouvelles sur les trois décennies qui ont suivi l'abolition de l'esclavage. Gageons qu'elles ne manqueront pas de susciter maints débats et controverses.

) Jacques Brasseul : Compte-rendu du livre de HO Hai Quang,
Histoire économique de l'île de la Réunion (1849-1881), Engagisme, croissance et crise, L'Harmattan, 2004

Publié dans Région et Développement, n° 23, 2006

La conclusion de l'article :

Au total cependant, il y a là une analyse perçante de l'évolution des rapports économiques et sociaux de l'île dans cette période charnière. Grâce à une longue maîtrise de la théorie marxiste, Ho Hai-Quang éclaire de façon remarquable cette transition. De plus, forger des concepts n'est pas chose courante dans les ouvrages d'économie, et peu nombreux sont les novateurs, nous avons ici une exception et nul doute que la notion de salariat contraint constitue un acquis essentiel dans la compréhension du phénomène de l'engagisme. Vers la fin du livre, il décrit les implantations des engagés sur la terre au terme de leur contrat, comment ils deviennent propriétaires ou métayers. Dans ce dernier cas, il s'agit d'une forme un peu particulière de métayage, le colonage partiaire[9], un système qui va s'étendre à la Réunion par la suite, et dont HHQ est un spécialiste. On peut s'attendre à ce que son prochain livre, la suite de cette magistrale histoire économique de la Réunion, y soit consacré...


L'article en entier

Ce livre est la suite du premier volume de l'Histoire économique de la Réunion, du même auteur (voir compte rendu dans Région et Développement, n° 11, 2000), qui portait sur la période allant des origines du peuplement de l'île, au XVIIe siècle, jusqu'à l'abolition de l'esclavage en 1848. Pourquoi s'arrêter dans celui-ci en 1881 ? Parce que c'est la dernière année où la Réunion pourra faire venir des travailleurs engagés aux Indes, la Grande Bretagne ayant dénoncé en 1882 une convention permettant cet “engagisme”. La période étudiée est donc homogène, ce système déclinant par la suite. L'auteur adopte un plan chronologique, la période 1849-1859 est étudiée dans une première partie, il s'agit du passage progressif au salariat dans un contexte de croissance basée sur l'économie sucrière ; la période allant jusqu'à 1881 fait l'objet de la deuxième, elle se caractérise par la consolidation du système accompagnée d'une crise économique et monétaire.

En 1848, après l'abolition de l'esclavage, on le remplace par le salariat obligatoire des anciens esclaves... Ce qui entraîne la multiplication des désertions, elles-mêmes suivies d'une répression accrue (notamment le livret de travail, p. 31), mais de peu d'effet, d'où la nécessité pour les autorités et les producteurs de se tourner vers l'extérieur (Afrique, Madagascar, Inde). L'auteur décrit les pratiques diverses pour trouver de la main-d'œuvre, proches de l'esclavage, “un esclavage tempéré” ou “une traite déguisée”. Ainsi Napoléon III autorise le rachat d'esclaves aux colons portugais du Mozambique, affranchis pour être ensuite engagés, pour des durées indéfinies. Mais finalement, ce sont les contrats d'engagement qui vont remédier à la pénurie de main-d'œuvre. Dans les années 1850, environ 80 000 immigrants arrivèrent ainsi dans l'île, la plupart indiens, avec par exemple un pic de 13 400 en 1854. Par la suite, grâce aux traité de libre-échange de 1860 et l'abandon du Pacte colonial[1], les relations s'améliorent entre la France et la Grande-Bretagne, et des conventions permettent un afflux régulier de main-d'œuvre indienne (auparavant, les engagés indiens venaient seulement des comptoirs français comme Pondichéry).

L'engagé a une situation préférable à celle de l'esclave (p. 42), même si, à la différence du salarié libre, il ne peut résilier le contrat de travail qui le lie sur la longue durée (cinq ans[2]), il s'agit d'un salariat contraint, un système de transition entre l'esclavage et le salariat, entre esclavagisme et capitalisme. On a là le principal apport de l'ouvrage, avec ce concept nouveau, créé par l'auteur, qui nous permet d'aller au-delà des analyses traditionnelles des historiens où l'engagisme était considéré comme une forme d'esclavage. Cette assimilation obscurcissait selon l'auteur les mécanismes du passage au capitalisme, la concentration, les luttes sociales et enfin la façon dont de petits commerçants ont pu commencer à accumuler, grâce aux salaires dépensés par les engagés. Le concept de salariat contraint permet au contraire de comprendre la transition de l'ancienne société esclavagiste réunionnaise à la société capitaliste moderne.

Une immigration libre se développe également (p. 269), des artisans indiens, ruinés[3] par la concurrence des fabriques (établies en Inde même), vont chercher fortune ailleurs, notammentà la Réunion. De même des Chinois quittent l'empire, des paysans chassés par la misère et les inégalités foncières, ou de petites gens, des marchands, des artisans, fuyant les conflits et les troubles intérieurs, notamment pendant les guerres de l'opium. La première boutique chinoise est ainsi créée à La Possession en 1858. Leur réussiteà partir de presque rien n'est plusà démontrer, l'auteur constate les qualités de ces pionniers : ”Il est évident que sans un travail acharné et des vertus d'économie poussées jusqu'à l'extrême aucune accumulation n'aurait été possible”, qualités vantées en termes plus lyriques et moins techniques par Defos du Rau, grand historien de la Réunion, cité page 280 : “Humbles, modestes, vivant de rien, patients, ils arrivent avec une petite pacotille qu'ils écoulent et dont ils reconstituent les stocks par des envois de Chine à force d'économie, sou par sou, d'astuce, d'habileté, ils parviennent souvent à une petite fortune.”

Les années 1850 sont des années de croissance d'une économie basée sur le sucre, croissance “excluante” accompagnée de concentration et de paupérisation, les petits et moyens propriétaires sont éliminés, les engagés (“principaux créateurs de richesse”) ne vivent guère mieux que les esclaves. Des réformes monétaires sont adoptées (Banque de la Réunion), des tentatives de mise en valeur des plaines de l'intérieur sont lancées (Plaine des Cafres, Plaine des Palmistes), avec une répartition de l'île où la “zone littorale est consacrée au sucre et dominée par les grands Blancs” et la “zone d'altitude consacrée aux vivres est réservée aux Petits-Blancs”. Un épisode intéressant est celui de l'introduction de pièces autrichiennes dans l'île, les kreutzers, pour pallier l'insuffisance de monnaie, à l'initiative d'un grand sucrier, Gabriel de Kervéguen, de 1859 à 1879. Les pièces prennent son nom, des kervéguens, la vague consonance des deux termes facilitant sans doute cette substitution à côté d'elles, et bien sûr des francs, circulent des piastres espagnoles et mexicaines, des roupies indiennes, des souverains anglais, et cette multiplicité (“plus de trente monnaies légales provenant de tous les coins du monde”), ainsi que le passageà l'étalon-or en Europe, dont les effets sont bien expliqués page 227 sq., conduisirent au cours forcé des billets en 1876 et à la démonétisation des pièces étrangères en 1879.

Les conséquences de la crise de l'économie sucrière, suite à la concurrence de la betterave et la baisse des cours du sucre, sont analysées dans la dernière partie : concentration des terres et des sucreries à la Réunion, début de rationalisation capitaliste de la production, avec le passage de “l'habitation” à ”l'établissement[4]”, et mainmise des capitaux métropolitains. La crise est ressentie d'autant plus durement par les producteurs que le système de l'engagement les empêche de licencier et donc de pouvoir comprimer les salaires, “les profits sont écrasés et les pertes s'accumulent” (p. 286). L'auteur examine aussi la dégradation des conditions de vie des engagés et la dureté de l'exploitation, qui provoquent en 1882 la décision des autorités britanniques de cesser de fournir cette main-d'œuvre. L'engagisme a modifié le peuplement de l'île, car nombreux sont les travailleurs qui décident ou sont convaincus de rester, devenir des commerçants ou des exploitants agricoles, petits propriétaires ou métayers. D'autant que la dénonciation par l'Angleterre des conventions d'immigration incite les propriétaires à retenir les engagés en leur proposant des terres.

Il se dégage de l'ensemble de ce travail la même rigueur et le même souci de précision qui faisaient le prix du tome précédent, également la même qualité de style et la clarté de l'exposé. Une analyse aussi fouillée, avec une abondance impressionnante de sources originelles, a dû nécessiter un travail véritablement titanesque. L'auteur met à la disposition de la communauté des chercheurs une masse de statistiques neuves, qui permettent de renouveler la vision des historiens comme des économistes. On est frappé par la connaissance extrêmement précise et détaillée de l'auteur sur une période relativement courte concernant une partie du monde éloignée et réduite. Il n'ignore absolument rien de ce qu'on peut savoir de la production de sucre à la Réunion dans les années 1850, ou du cours du sucre dans la même décennie, ou des techniques de production, améliorées par exemple par des ingénieurs comme Joseph Martial Wetzell (1793-1857), p. 119 sq. HHQ semble vouloir faire sienne la fameuse formule de Thomas Mann, dans La Montagne magique : “Seul ce qui est exhaustif est intéressant.” On a affaire à un ouvrage très pointu et spécialisé, une sorte d'hyperspécialisation, qui évoque la vieille boutade selon laquelle le spécialiste est “celui qui connaît tout sur rien”. Cela est certes préférable à la situation inverse (celle que peut par exemple éprouver un auteur de manuels), mais on se demande parfois si un tel luxe de détails, sur une période aussi lointaine, sur un lieu aussi restreint, peut trouver un véritable lectorat, hormis d'autres hyperspécialistes.

Le livre est moins théorique, axé sur la théorie marxiste, que le précédent. Les aspects descriptifs et chronologiques l'emportent, la théorie se fait moins présente. Certes l'analyse marxiste n'est jamais très loin, comme en témoigne l'étude de la crise des années 1860-1870, liée au sucre de betterave et la baisse des cours, en termes de capital constant/capital variable (p. 98 sq.), mais dans l'ensemble les côtés statistiques et événementiels dominent. Un point mineur, mais plaisant, est l'extrême qualité de l'édition : aucune coquille[5], aucune faute, le texte a dû être lu et relu de nombreuses fois avant d'être soumis au ”bon à tirer”.

On peut contester certaines formulations avec esclave au singulier, comme “des planteurs sans esclave” ou “les autres n'avaient pas d'esclave”, “le fait de ne pas détenir d'esclave”, “démunis d'esclave”, etc. (par ex. pages 96-97), là où le pluriel semblerait s'imposer : des planteurs sans esclaves[6]. Certaines questions marginales restent en suspens et suscitent l'interrogation du lecteur, par exemple lorsque l'auteur parle des nouvelles maladies qui apparaissent à la Réunion et affectent la main-d'œuvre, comme le paludisme “à partir de 1865”, on se demande s'il n'existait pas avant, et quelles sont les causes de son introduction[7].

Sur le fond, on peut discuter quelques affirmations, par exemple page 289 : la domination impérialiste qui contribue “à détériorer la situation déjà misérable des paysanneries indienne et chinoise”. L'impérialisme n'est-il pas, selon une analyse marxiste, le moyen qu'a choisi l'histoire pour faire sortir les peuples d'Asie du despotisme oriental, et ne constitue-t-il pas un progrès par rapport aux divers systèmes archaïques et féodaux en vigueur en Inde ou en Chine, avec une exploitation et une misère bien plus noires que celles des plus féroces exploiteurs capitalistes ? Comme le dit en effet Marx, dans un passage célèbre[8] : “Nous ne devons pas oublier cette vie végétative, stagnante, indigne, que ce genre d'existence passif déchaînait d'autre part, par contrecoup, des forces de destruction aveugles et sauvages, faisait du meurtre lui-même un rite religieux en Hindoustan. Nous ne devons pas oublier que ces petites communautés portaient la marque infamante des castes et de l'esclavage, qu'elles soumettaient l'homme aux circonstances extérieures au lieu d'en faire le roi [...] Il est vrai que l'Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindoustan, était guidée par les intérêts les plus abjects et agissait d'une façon stupide pour atteindre ses buts. Mais la question n'est pas là. Il s'agit de savoir si l'humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l'état social de l'Asie.” De même, page 292, l'affirmation que la dépendance vis-à-vis de l'extérieur “constitue l'une des caractéristiques majeures du sous-développement” (à propos de la nécessité pour l'île d'importer du riz et d'exporter son sucre) est tout à fait contestable dans la mesure où le commerce international implique la dépendance, mais aussi permet la croissance, grâce à l'utilisation des avantages comparatifs. C'est justement l'absence de dépendance, l'indépendance totale, l'autarcie, qui représentent la garantie assurée du sous-développement. Peu de pays plus indépendants économiquement que la Corée de Kim Il-sung ou la Guinée de Sékou Touré, ni de pays plus dépendants que la Suisse ou le Japon.

Au total cependant, il y a là une analyse perçante de l'évolution des rapports économiques et sociaux de l'île dans cette période charnière. Grâce à une longue maîtrise de la théorie marxiste, Ho Hai-Quang éclaire de façon remarquable cette transition. De plus, forger des concepts n'est pas chose courante dans les ouvrages d'économie, et peu nombreux sont les novateurs, nous avons ici une exception et nul doute que la notion de salariat contraint constitue un acquis essentiel dans la compréhension du phénomène de l'engagisme. Vers la fin du livre, il décrit les implantations des engagés sur la terre au terme de leur contrat, comment ils deviennent propriétaires ou métayers. Dans ce dernier cas, il s'agit d'une forme un peu particulière de métayage, le colonage partiaire[9], un système qui va s'étendre à la Réunion par la suite, et dont HHQ est un spécialiste. On peut s'attendre à ce que son prochain livre, la suite de cette magistrale histoire économique de la Réunion, y soit consacré...

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Voir Le Quotidien de la Réunion, 12 septembre 2004, compte rendu du livre et interview de l'auteur.
[1] L'île pourra exporter son sucre ailleurs qu'en France, par exemple en Australie (p. 252).
[2] En réalité beaucoup plus longtemps, car les employeurs font tout pour retenir les engagés, y compris par les moyens les plus malhonnêtes, “en fait, l'engagé n'était rapatrié que lorsqu'il était infirme, vieux, incapable de travailler” (page 258).
[3] Comme Marx l'avait constaté dans sa formule célèbre : “Les os des tisserands blanchissent les plaines de l'Inde”, certains sont partis avant de connaître ce funeste sort.
[4] Habitation, “en parler local, nous informe HHQ, désigne un domaine agricole (terre + bâtiments + ”case“ + dépendances)” (p. 244). L'établissement est la fabrique de sucre, c'est “une stricte unité intégrée de production agricole et industrielle, comprenant la sucrerie, les champs de canne, les camps qui abritent les engagés, et enfin les bureaux de la direction” (p. 251), mais pas la résidence du propriétaire, comme dans l'Habitation traditionnelle.
[5] Une seule, en fait, page 287.
[6] Les petits propriétaires étant ceux qui avaient moins de dix esclaves (p. 99), on peut penser que l'écrasante majorité détenait plus d'un esclave.
[7] Sur les épidémies à la Réunion, et notamment l'épidémie actuelle de Chikungunya, dans une perspective historique depuis le XVIIe siècle, voir le Journal de l'île de la Réunion (JIR) du 5 février 2006, l'article “Épidémies lontan” : http://archives.clicanoo.com/article.php3?id_article=122404&var_recherche=%E9pid%E9mies. Sur le paludisme : “La première épidémie de paludisme est notée en 1869 avec un pic entre février et avril. Il a été vraisemblablement “importé” de Maurice où il a fait 40 000 morts. En quelques années, la maladie prend un caractère endémique sur tout le littoral de notre île. Le paludisme est alors jugé responsable de 25à 33% des décès annuels. Au début du vingtième siècle toute la Réunion est touchée. En 1901, le paludisme est responsable de 24,3% des décès à Saint-Denis. En 1914, un service de prophylaxie et de désinfection est créé, mais l'endémie resteà un niveau élevé. En 1948, le paludisme est considéré comme étant la cause de 25,8% des décès annuels. Peu de progrès depuis 1869. A partir de 1948, le programme de lutte prend la forme de distribution de chloroquine dans les écoles mais surtout sur l'utilisation du DDT en pulvérisations dans les jardins contre les adultes et en épandage contre les larves. Aujourd'hui président du directoire et directeur général d'Air Austral, Gérard Ethève se souvient avoir participé à des campagnes d'épandages dans les années 50.”
[8] K. Marx et F. Engels, Du colonialisme en Asie. Inde, Perse, Afghanistan, Mille et une nuits, 2002, édition établie et présentée par Gérard Filoche, qui malheureusement passeà côté de l'essentiel, c'est-à-dire le fait que la vision de Marx et Engels est radicalement à l'opposé de celle des auteurs tiers-mondistes et néomarxistes de la deuxième moitié du XXe siècle. La volte-face de Lénine en 1916 avec son ouvrage L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme est à l'origine de cet abandon des thèses marxistes originelles, voir le livre fondateur de Bill Warren, un marxiste gallois, sur ce point : Imperialism, pioneer of capitalism, Verso, 1981.
[9] Déjà analysé par Marx dans le Livre III du Capital, chapitre XLVII : http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_46.htm