Contribution à l'histoire économique de l'île de La Réunion (1642-1848)

A) Quatrième de couverture :

Concédée à la Compagnie des Indes en 1664, La Réunion était alors inhabitée. Afin de créer un centre de ravitaillement pour ses navires, la Compagnie y amena une poignée de Français et de Malgaches. Ces derniers furent peu à peu réduits en esclavage.
A partir de 1725, l'île devient un centre de production de café. La traite des esclaves s'intensifie pour satisfaire le besoin de main-d'oeuvre. L'organisation économico-sociale repose sur une articulation esclavagisme/féodalité/mercantilisme.
La Révolution de 1789, en mettant fin à la féodalité et au mercantilisme, détruit cette organisation. L'économie devient alors totalement esclavagiste.
A partir de 1815, une nouvelle mutation économique s'opère. Le sucre chasse progressivement le café. Dans le même temps, l'esclavagisme entre en crise. Les pouvoirs publics et les planteurs sont alors amenés à poser les premiers éléments du capitalisme. Quand en 1848, l'esclavage est aboli, la transition au capitalisme peut s'opérer sans crise majeure de main-d'oeuvre.

B) La préface de René Squarzoni


Une histoire courte ne donne pas la garantie d'appartenir aux meilleures aventures humaines ; d'ailleurs, nul ne prétend que l'Histoire de La Réunion est particulièrement drôle!

Toutefois une Histoire courte (trois siècles et demi seulement pour La Réunion, à la mesure d'aujourd'hui) a des chances d'être parmi les plus étudiées.

L'ouvrage que nous livre HO Hai Quang est une contribution de poids qui fait espérer que l'Histoire de La Réunion fasse partie des Histoires les mieux étudiées. L'auteur apporte une réflexion élaborée sur une période fondatrice, pièce indispensable à la construction scientifique de l'ordonnancement du passé de La Réunion dont son peuple a besoin comme tout autre, pour expliquer aux autres comme à lui-même d'où il vient, ce qu'il est, voire même, où il va... Cette étude fait donc partie de celles qui proposent que "la fable convenue" que tout groupe humain se raconte et raconte à autrui, soit un compte de faits, c'est à dire une représentation fidèle, produite par l'application d'un appareil complet de règles d'observation et d'interprétation, mis en oeuvre avec bonne foi.

L'auteur dirait sans doute, avec la modestie constante que nous lui connaissons, qu'il ne fait qu'apporter sa pierre à la construction, dans les règles de son art, à l'Histoire de La Réunion.

Je considère, pour ma part, que nous sommes en face d'une véritable borne, d'un jalon important, judicieusement placé pour la maîtrise du fonds historique de La Réunion.

L'auteur sait déjà que son ouvrage que je tiens pour une stèle, pierre posée et ouvragée, sera reçu par d'autres comme un pavé, un simple bloc de roche équarrie, jetée dans leur jardin. Nous n'en sommes pas surpris, appartenant à un monde universitaire cloisonné en territoires protégés et réservés où le bon usage tient souvent du chacun chez soi, chacun pour soi. Mais voyons plutôt les mérites de l'ouvrage.

En premier lieu, HO Hai Quang a choisi de travailler sur une grande période "classique" de l'Histoire de La Réunion, des origines du peuplement à l'abolition de l'esclavage, de 1642 à 1848. Et cette période fascine aujourd'hui.

D'abord, parce qu'elle est délimitée par des événements qui touchent. Pour nous qui vivons une Histoire immémoriale dans un monde fini, une émotion spécifique naît du rappel des premiers résidents sur une terre jusqu'alors inhumaine, aux premiers temps d'une Histoire sans Préhistoire. Pour nous qui tentons de bâtir un monde des Droits de l'Homme, une gravité particulière s'impose à l'évocation des derniers jours, il y a cent cinquante ans, de l'esclavagisme de plantation à La Réunion.

Mais aussi, parce que cette période a été l'élaboration de "la culture créole" à La Réunion, référence majeure encore, ici et aujourd'hui. Du début des implantations durables à la libération des esclaves, l'histoire des habitants de La Réunion est issue de la longue relation inégalitaire entre un groupe de Blancs libres, venus de France, et un groupe de Noirs rapidement asservis et provenant d'Afrique et de Madagascar. Dans ce cadre, apparaît et se forme une société que j'appelle "créole" en considération du parler élaboré comme instrument de communication entre des hommes si différents d'origines et de statuts. Insistons alors sur le processus d'appropriation socio-culturelle de l'île, au gré d'une occupation progressive et dispersée des terres, avec toute l'élaboration du lexique des lieux, des plantes et des bêtes, avec toute la formation d'une brève chronique locale nourrie des événements naturels et humains. Ajoutons qu'une économie et une société, très profondément différentes de celles d'origine de tous les habitants, libres et esclaves constituent à peu près leur seule réalité vécue et leur grande référence commune : la très profonde coupure d'avec les origines de chacun, Noir ou Blanc, provoque une adaptation intense à l'occasion de cette transplantation. Alors se fixent des valeurs, des règles et des pratiques qui seront proposées ensuite aux nouveaux arrivants, quoiqu'elles viennent d'un ancien régime aboli en 1848.

En second lieu, dans l'analyse de cette période cardinale de l'Histoire de La Réunion, HO Hai Quang fait preuve de "la plus française des vertus, la pertinence", en faisant oeuvre d'économiste marxiste sur un objet historique qui supporte, mérite ou exige (comme on voudra) cette investigation.

Affirmons d'abord que cette prétendue Contribution à l'histoire économique de l'île de La Réunion (1642-1848) est une Histoire de La Réunion car, sur la période considérée, qui contestera que l'économie est l'alpha et l'oméga de la dynamique historique ? Rien ne le marque mieux que l'originalité, la spécificité de la périodisation retenue pour organiser l'ouvrage sur des dates (1642, 1674, 1707, 1723, 1789, 1848) qui en majorité ne sont pas empruntées à l'histoire politique ou diplomatique de la France ou de l'Europe, mais tiennent à des décisions d'orientation économique des activités humaines sur l'île.

Relevons ensuite, les avantages propres à la méthode employée avec beaucoup de soin et de précision. Elle permet une reconstitution historique qui donne l'intelligence du processus en cours sans en dissimuler l'enchevêtrement et donc la complexité. Aucune concession n'est faite par l'auteur aux explications simplistes qu'offrirait une vulgate, ou bien aux conclusions brutales qu'imposerait un engagement militant. Cela nous vaut de très bons moments, associés par exemple à la mise en lumière d'une empreinte féodale prolongée ou bien au signalement de la lente émergence d'un nouveau capitalisme industrialisant. Et cela d'autant plus que le souci de donner à comprendre est autant présent par des schémas et des conclusions, que l'exigence de citer ses sources est respectée avec scrupule.

Vertus de la méthode, qualités de l'auteur, il me semble que sont réunies les composantes qui donnent une force particulière à un travail qui marquera l'édification de l'Histoire de La Réunion et contribuera à celles des îles à épices et à sucre, comme à celles des grandes terres d'esclavagisme.

C ) David Chassagne : l'histoire de La Réunion vue par un économiste : “les historiens n'ont pas toujours raison”

Article publié dans le Quotidien, 16 novembre 1998

Comment s'est développée l'économie de l'î1e depuis les débuts de sa colonisation jusqu'à l'abolition de l'esclavage ? HO Hai Quang maître de conférences en économie à l'université de la Réunion tente de répondre à la question dans sa “Contribution à l'histoire économique de l'île de la Réunion” qui sortira ces prochains jours aux éditions L'Harmattan. L'auteur s'attend à des réactions vives de la par des spécialistes de l'histoire locale. “Pour une fois, c'est un économiste et non un historien qui fait la lecture des faits” explique t-il.


- Dans la préface de votre livre, René Squarzoni, professeur d'université comme vous, considère que cet ouvrage sera reçu par certains comme un pavé dans leur jardin. Ce livre est-il donc si révolutionnaire ?

- Ce n'est pas un pamphlet mais c'est effectivement une autre vision de l'histoire de l'île. Jusqu'à maintenant, seuls les historiens ont écrit sur le passé de la Réunion. Cette fois-ci, c'est un éconorniste. Ce livre est le contenu des cours que je dispense à l'université. Mais ce n'est pas un manuel, c'est un livre de recherche. J'apporte ma pierre à l'édifice. Et cette nouvelle analyse, sous l'angle strictement économique, apporte d'autres résultats, montre que les historiens n'ont pas toujours raison. Non pas qu'ils soient de mauvaise foi, mais ils ne disposent pas de tous les outils nécessaires.

- Dans quels domaines les historiens sa seraient-ils trompés ?

- Ils ne se sont pas forcément trompés : leurs analyses étaient partielles. Sur l'esclavage par exempJe. L'idée la plus couramment défendue à la Réunion consiste à faire débuter l'esclavage avec la traite des Noirs. Je rappelle au contraire que la Compagnie des Indes a fait venir dans l'île Bourbon des colons Blancs et des Malgaches et que les rapports maîtres-esclaves se sont d'abord développés au sein même de l'île. Il n'y avait pas encore de traite des Noirs.

De même, le Code noir de 1723 est généralement considéré comme un catalogue de punitions, rien de plus. Je montre pour ma part qu'il s'agissait en réalité d'un compromis social. Il était édité par le Roi et s'appliquait aussi aux maîtres, en limitant un peu leurs pouvoirs. Je veux surtout montrer que ce code n'est pas seulement un texte qui fixe le rang de chacun dans la société. C'est aussi un document qui intègre les notions essentielles de l'économie : le travail, la rentabilité, les coûts de production.

1707 : Le café

- Pourquoi avez-vous décidé de limiter votre travail à la période 1642-1848 ?

- D'abord pour d'évidentes raisons matérielles. Un livre de plus de 250 pages n'est pas toujours très digeste. Mais je suis en train de travailler sur la deuxième partie, de 1848 à nos jours. J'ai choisi 1848 parce que c'est une année charnière économiquement. C'est l'abolition officielle de l'esclavage, même si en réalité, la fin était intervenue quelques années plus tôt. Je rappelle ainsi que la traite des Noirs a pris fin en 1815 avec le traité de Vienne. L'engagisme a commencé quelques années après, juste avant 1830.

Le choix des dates est une autre preuve de la différence de lecture entre historiens et économistes. J'estime que 1707 est une date importante : elle marque la volonté de la Compagnie des Indes de produire du café à la Réunion. C'est le véritable point de départ du mode de production esclavagiste qui perdurera au moins jusqu'en 1789.

La Révolution française a de profonds retentissements économiques sur l'île. C'est la disparition des éléments féodaux qui subsistaient encore. C'est aussi le début de la crise de l'esclavage. Puis 1830 marque aussi une étape importante, avec l'arrivée de la canne à sucre, la fin de la traite des esclaves et les débuts de l'engagisme.

“Je dois tout aux historiens”

- Quelles particularités avezvous relevé dans le développement économique de l'île ? Existe-t-il des spécificités locales en la matière ?

- J'en note deux. Tout d'abord le colonat partiaire, cette forme de cession des terres, sur des parcelles de plus en plus petites, qui s'apparente au métayage. Ce système d'exploitation de la terre a beaucoup marqué l'île, notamment les Hauts, et explique en partie le peuplement et les formes d'évolution des décennies qui ont suivi. Ensuite, il semble que, contrairement aux Antilles par exemple, la Réunion ait connu peu de luttes entre Noirs et Blancs, entre maîtres et esclaves. Les luttes sociales semblent ne pas avoir été aussi vigoureuses ici.

- Où avez-vous pioché les informations qui étayent votre thèse ?

- Je dois tout aux historiens. Ils m'ont fourni la matière première. J'ai puisé dans les Claude Wanquet, Prosper Eve, Sudel Fuma... car leur travail est remarquable. Leurs conclusions, en revanche, ne sont pas toujours valables. J'ai surtout souhaité travailler avec la rigueur du scientifique. La théorie économique constitue la trame de ce livre. S'il fait du bruit, s'il provoque des réactions, tant mieux même si ce n'est pas le but recherché. Lorsque je suis arrivé sur cette île en 1990, plusieurs choses m'ont choqué d'emblée : pourquoi on fermait les usines sucrières, pourquoi la population avait investi la géographie de l'île de cette façon. Et je me suis rendu compte que les ouvrages traitant de l'économie parlaient pour la plupart de l'après-départementalisation. J'ai simplement fait l'effort de remonter dans le temps a priori.

D ) Florent Corée : Pleins feux une période sur noire

Article publié dans le Journal de l'île de La Réunion16 novembre 1998.

Publié aux éditions l'Harmattan, le livre de HO Hai Quang, maître de conférences a l'université de la Réunion, bat en brèche toutes les idées reues sur la naissance et le développement de l'esclavage à la Réunion entre 1642 et 1848.


Voilà un livre qui tombe à pic et dont la parution risque sans doute de provoquer quelques grincements de dents. Au moment où la Réunion s'apprête à célébrer avec faste le 150e anniversaire de l'abolition de l'esclavage, l'ouvrage de HO Hai Quang, maître de conférences en sciences économiques à l'université de Saint-Denis, est un véritable pavé dans la mare. Car derrière le titre volontairement sobre - “Contribution à l'histoire économique de la Réunion. 1642-1848 ” - se cache un véritable travail d'investigations consacré aux conditions d'exploitation des esclaves dès le peuplement définitif de l'île, et à l'évolution de leur statut jusqu'en 1848.

Pour la première fois, un économiste se penche donc sur cette période et n'hésite pas à recourir à la problématique marxiste pour balayer des théories largement partagées par la plupart des historiens. Même si l'auteur ne le clame pas haut et fort, son ouvrage marque incontestablement un tournant par rapport à ce qui a été écrit auparavant sur le sujet.

Exemple simple, qui n'avait suscité jusqu'ici aucune véritable interrogation : l'esclavage a-t-il été instauré dès 1665, date à laquelle sont arrivés les premiers habitants, ou bien a-t-il été développé seulement plus tard ? L'opinion générale des historiens est que durant cette période (1665-1671) prévalait une certaine égalité juridique entre tous les insulaires. La réalité prouve pourtant le contraire fait remarquer l'universitaire : dès 1666 la présence d'esclaves est signalée, et en novembre 1672, le “Jules” dépose sur l'île 15 prisonniers noirs qui ont été vraisemblablement réduits à l'état d'esclave. Officiellement l'esclavage est interdit, mais il se développe déjà entre les Blancs et les Noirs un rapport de soumission

LE CODE NOIR DE 1723

Pour expliquer ensuite l'émergence de l'esclavage à la fin du 17ème siècle, les historiens ont l'habitude d'avancer deux explications : les événements de Fort-Dauphin à Madagascar en 1674, et la promulgation du code noir de 1685 portant sur la condition des esclaves dans les colonies franaises des Antilles. Une hypothèse partiellement réfutée : “Si ces faits sont indiscutables, il conviendrait néanmoins de ne pas exagérer leur importance dans la transition vers l'esclavage. Ces événements ne doivent pas être considérés comme les causes ultimes de l'esclavage même s'ils ont pu en favoriser la formation”, écrit HO Hai Quang.

Pour l'universitaire, c'est d'abord à l'intérieur de l'île qu'il faut rechercher les causes de l'extension de l'esclavage, notamment lorsque Bourbon passe d'une économie de cueillette à une économie de production. A la fin du 17e siècle, l'esclave devient “un moyen de production normal et principal. Privés progressivement de leurs droits par les Blancs, les Noirs sont peu à peu considérés Comme “des objets” dont le maître peut disposer à loisir.

En 1723, l'extension du code noir des Antilles à Bourbon officialise ce rapport de dépendance et ouvre même, selon l'auteur, “la porte à une exploitation maximum des esclaves”. Pour autant, l'universitaire n'assimile pas ce texte à un simple catalogue de punitions à 1'égard des esclaves, mais le présente plutôt comme une codification juridique dont il tente de montrer la cohérence socio-économique.

L'argumentation est intéressante et permet de mieux comprendre l'évolution des relations entre maîtres et esclaves tout au long du 18ème siècle. Des relations conflictuelles marquées par la répression du marronnage et le durcissement des conditions de travail. Il faut attendre 1770 pour que la législation s'infléchisse enfin. Mais l'espoir né, ensuite de la Révolution française est de courte durée. L'abolition de l'esclavage est un échec et le gouvernement révolutionnaire est incapable de faire respecter les décrets qu' il 'a édictés en ce sens.

A partir de 1815, une nouvelle mutation économique et idéologique s'opère. Le sucre chasse le café et la traite des esclaves est interdite au congrès de Vienne. Dans la pratique cependant, les négriers poursuivent leurs activités lucratives et la croissance de l'économie sucrière repose sur une augmentation parallèle des facteurs de production (surfaces cultivées, matériel technique, effectif des esclaves).

La transition dure une quinzaine d'années. En 1830, la lutte contre le trafic d'esclaves s'intensifie et le gouvernement multiplie les possibilités d'affranchissement. En 1846, un second code noir est même promulgué et modifie fondamentalement la condition sociale et économique des assujettis. Même s'il est peu appliqué, il montre comment les pouvoirs publics envisageaient d'opérer la transition de l'esclavagisme au capitalisme afin d'assurer la continuité de la production dès 1848.

E ) Marc Kichenapanaidou, Président du G.R.A.H.T.E.R (Groupe de Recherche sur l'Archéologie et l'histoire de la Terre Réunionnaise) :

Ho Hai Quang : Un économiste révisionniste à l'Université de La Réunion ?

Article publié dans Témoignages (22 novembre 1998), dans le JIR (19 novembre 1998) et dans Télémagazine (25 novembre 1998)

Quelle honte pour notre île et notre population, qui célèbre cette année le 150 ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage, de voir paraître dans ses librairies l'ouvrage de cet universitaire économiste, donneur de leçon, qui considère que le Code noir était en réalité un compromis social, qu'il était édicté par le Roi et s'appliquait aussi aux maîtres, en limitant un peu leur pouvoir ...

Au-delà du mépris qu'il manifeste à l'égard de nos historiens qui travaillent pour certains depuis plus de 30 ans (Claude Wanquet, Hubert Gerbeau) et pour les plus jeunes depuis plus de 20 ans (Sudel Fuma, Eve Prosper), ce monsieur, à peine arrivé à La Réunion, se permet non seulement de critiquer nos historiens, mais encore - plus grave, plus dangereux - de faire comme Le Pen et de déclarer, qu'après tout l'esclavage, n'était qu'une question de détail...!

Monsieur Ho Hai Quang, vous avez de la chance que notre, population est tolérante ... L'esclavage est un système inhumain et sordide qui a déporté et réduit à l'état d'objet des millions d'hommes. Le Code Noir, un compromis social ? Je vous renvoie à Encyclopedia Universalis: .. La première protection légale des esclaves fut octroyée par la fameuse ordonnance de mars 1685 ou Code noir. Or, la lecture de ce code, à notre époque sociale, est très décevante. Ce texte ne semble apporter aucun progrès par rapport aux coutumes les plus barbares.

A la première évasion de l'esclave, et si celle-ci durait plus d'un mois, il avait les oreilles coupées et était marqué de la fleur de lys. à la deuxième,il avait le jarret coupé. à la troisième, c'était la mise à mort Il nous paraît étrange, aujourd'hui, que le Code noir ait pu apparaître comme apportant des progrès sensibles au sort des esclaves et que son édition ait pu exciter la fureur des maîtres, tyrans locaux contre lesquels l'Administration paraît bel et bien avoir été impuissante.

Pas plus que l'église à ses débuts, la royauté n'aurait eu le pouvoir de placer des barrières infranchissables devant l'esclavage. Un certain nombre de dispositions de l'ordonnance de 1685, visiblement inspirée par le clergé, donnaient cependant une existence légale à la famille de l'esclave : son mariage était désormais solennisé comme celui de l'homme libre; si le consentement du maître était nécessaire, ce dernier ne peut imposer le mariage à un esclave contre son gré. Les membres de la même famille ne pouvaient être vendus séparément.

A près de trois siècles de distance, le Code noir nous paraît avoir eu surtout pour résultat de hisser l'esclave du rang de la honte où l'avaient ravalé les socratiques à un niveau intermédiaire entre les biens meubles et les hommes libres...
.

Le Code noir donne au sordide et à l'inhumain un statut légal. Et vous avez l'audace, avec la sérénité d'un Le Pen, de banaliser ca sous le qualificatif de compromis social ...!

A mon avis, Monsieur, ou bien vous cherchez à faire parler de vous ou bien vous vous rangez carrément parmi les extrémistes. Dites-le franchement !
Avez-vous lu l'oeuvre de Luis Sala Molins (P.U.F.) Le Code Noir ou le calvaire de Canaan ? À se demander, devant les monstruosités de votre déclaration dans la presse locale (Quotidien et Le Journal du 16 novembre 1998).

En lisant votre point de vue, je pense surtout à nos étudiants qui ont à avaler vos inepties à l'Université de La Réunion. Et je me pose la question : L'Université, qui a su trouver sa place à La Réunion et dans l'Océan Indien, peut-elle cautionner jusque là les errements d'un des siens?

F ) Pascale David : Un marxiste en débat

Article publié dans Témoignages, 25 novembre 1998

Le débat qui s'est tenu hier soir dans le grand amphithéâtre de la Faculté de Droit, en présence du président Boyer et du professeur Squarzoni, a permis à HO Hai Quang de s'expliquer plus en détail sur sa méthodologie, ses recherches et les obstacles qu'elle avait rencontrés, sans pouvoir les lever tous. Le débat avec les historiens n'a pas eu lieu, ceux-ci étant absents.

L'auteur de la “Contribution à l'Histoire économique de l'île de La Réunion” est revenu, après une question sur un point de polémique soulevé contre lui, en précisant que la notion de “compromis social” appliquée au Code Noir n'avait pas été comprise dans le sens de “l'outil juridique de contrainte” qu'il lui donnait.

Il a surtout développé la méthode et les concepts marxistes mobilisés pour rendre compte d'une Histoire qui, à son arrivée dans l'île, en 1990, l'a vite fasciné par le “raccourci” offert : “Sur trois siècle et demi, a-t-il dit, l'île passe de l'économie de cueillette aux prémisses du capitalisme industriel et c'est cette compression de l'Histoire qui a déclenché ma recherche”.

Les questions de la salle ont été à la fois nombreuses et diversifiées : sur les empreintes éventuelles du passé au présent, sur l'articulation des trois “modes de production” imbriqués dans la société esclavagiste (mode de production féodal, mercantilisme et mode de production esclavagiste), sur le modèle de croissance économique décrit dans l'ouvrage, etc. Il reste qu'un vrai débat avec les historiens devrait avoir lieu, sans anathème, tant il apparaissait hier que les deux disciplines avaient des outils complémentaires à faire valoir et des éclairages différents à s'apporter mutuellement.

G) Pascale David : Naissance et crise du mode de production esclavagiste

Article publié dans Témoignages, 25 novembre 1998

La “Contribution à l' histoire économique de l'Ile de La Réunion”, portant sur la période 1642-1848, par l'économiste et universitaire HO Hai Quang, est un livre qui ne laisse pas indifférent et c'est la première excellente chose que nous voudrions souligner ici. Il était présenté hier soir au cours d'une conférence donnée à la Faculté de Droit et le débat s'annonçait ardu après certaine prise de position déjà rendue publique dont “Témoignages” de samedi dernier s'est fait l'écho en même temps qu'il présentait le travail de l'auteur et le point de vue de son préfacier, René Squarzoni.

Nous allons ici tenter de donner notre lecture de cet ouvrage, en écartant momentanément les questions polémiques qui ont précédé son arrivée dans le public.

Une proposition de synthèse

Précisons d'entrée de jeu que cette “Contribution” ne nous a paru entachée d'aucun révisionnisme. Elle donne simplement, à travers la grille de lecture et les outils propres son auteur, une interprétation non moralisante de la mise en œuvre de l'esclavagisme, considéré du point de vue de l'exploitation de la force de travail des esclaves.

Un autre aspect polémique tient à la présentation médiatique qui en a déjà été faite. Elle tend à opposer l'auteur de la “Contribution ... ” aux historiens en général - ce qui nous paraît pour le moins maladroit. René Squarzoni voit sans doute juste lorsqu'il postule chez l'auteur un refus de concessions “aux explications simplistes qu'offrirait une vulgate ....”.

Il apparaît, bien au contraire, que cet ouvrage, en démontrant les fondements sur lesquels s'ordonnent dans notre île les activités humaines à partir de la fin du 17ème siècle - d'une part s'appuie sur les recherches historiques les plus pointues déjà menées sur l'esclavage (elles sont abondamment citées) - en proposant une interprétation des débuts de l'esclavage dans la Colonie fondée sur une analyse des “causes internes”.

D'autre part, il apporte une contribution décisive à notre courte Histoire par la construction rationnel1e et synthétique qui en est proposée. C'est peut-être ce dernier aspect (proposition synthétique) qui blesse le plus “les historiens”, dans la mesure où les meilleurs d'entre eux nous ont souvent exprimé combien il leur parait prématuré de proposer une Histoire générale de l'esclavage, en raison des nombreuses lacunes dont souffrent encore les recherches sur le sujet.

Si l'heure de la synthèse n'a pas encore sonné pour les historiens, n'est-ce pas une raison supplémentaire pour s'intéresser de près à la proposition de synthèse offerte par l'approche économique ?

Trois grandes périodes

En quoi consiste cet effort de synthèse et de “modélisation” ? En tant qu'économiste, Ho Hai Quang s'intéresse à la mise en place des rapports enchevêtrés et complexes par lesquels une société humaine va s'édifier et se perpétuer. Il dégage une “périodisation” dictée par les étapes qui caractérisent l'émergence de la société esclavagiste.

1642-1674 : l'île est en “économie de cueillette” lorsqu'est formée la Compagnie des Indes (1664), décrite à la fois comme “une entreprise capitaliste et un seigneur féodal” (p. 23). Ce “féodalisme” juridique a peu d'incidence économique, note l'auteur. “La Compagnie détient la propriété éminente du sol qu'elle concède à l'Habitant” mais “le régime d'exploitation féodal (... ) ne présente aucun intérêt” en raison du trop petit nombre d'exploitations concédées (p. 58-59).

1674 marque la promulgation de l'ordonnance prise le 1er décembre par Jacob de la Haye, vice-roi des Indes, qui au plan économique officialise la dualité capitalisme marchand / féodalité de la Compagnie des Indes et au plan juridique, donne son “premier texte législatif” à une société dans laquelle l'infériorité des Noirs est institutionnalisée par leur mise au service des Blancs (d'où découle l'interdiction des mariages inter-ethniques).

Cette vision est évidemment très éloignée des peintures d'Eden qui sont quelquefois données de cette période des premiers débuts de la colonisation.

1674-1707 voit, avec le développement de l'agriculture de subsistance, l'émergence de la société esclavagiste, avant même la promulgation dans l'île (1723) du Code Noir édicté en 1685 aux Antilles. Cette période est essentielle parce qu'elle voit “la naissance du mode de production esclavagiste dans lequel l'esclave devient “le moyen de production normal et principal” (p. 56).

“Une colonie d'exportations primaires”

La période de 1707 à 1848, elle-même organisée en trois sous-périodes, est décrite comme “unitaire du point de vue de la structure économique interne”. C'est la période qui offre le point nodal de l'analyse économique proposée par l'auteur, fondée sur “l'articulation complexe de mécanismes imbriqués les uns aux autres” (p. l53).

De 1707 à 1723, période de transition, Bourbon de simple escale devient île productrice de café et “une colonie d'exportations primaires” (p. 97).

De 1723 à1789, l'évolution économique présente “une croissance heurtée”, liée aux dépendances extérieures, tandis que s'opère “une décomposition de la classe des maîtres en deux grandes composantes, l'une aisée et l'autre misérable” (p. 107).
De 1789 à 1848, l'auteur distingue aussi plusieurs étapes. L'abolition de la féodalité entraîne “l'extension du mode de production esclavagiste” bientôt confronté à une contradiction majeure : l'interdiction de la traite - contournée en 1815, la traite est réintroduite et de nouveau interdite en 1830 - qui “ouvre la crise du mode de production esclavagiste” (p. 157). Le “salariat contraint” fait son apparition et “les sucriers les plus dynamiques améliorent les techniques industrielles de production” (même p.)

La révolution de 1848 crée les conditions de la “transition au capitalisme”.

Telles sont, brièvement résumées, les étapes dégagées par l'auteur. Il n'est pas possible ici d'entrer dans tous les détails, mais sa “systémisation” s'attache à expliquer tous les faits majeurs de la société esclavagiste (la traite, le marronnage) à la fois du point de vue des rapports sociaux et rapports de production et du point de vue de l'appareil juridique, politique et administratif qui a accompagné l'évolution de ces rapports. Il est important, en effet, de remarquer que chacune des grandes périodes de transition économique, à l'articulation des 17ème - l8ème siècles et àl'orée du 19ème, s'est accompagnée des transformations politiques et institutionnelles répondant aux besoins sociaux exprimés par la classe dominante, notamment chaque fois que celle-ci a été en contradiction avec celle de la ”métropole”.

H ) Michel Watin : A lire

L'ouvrage de HO Hai Quang pose un regard nouveau sur l'histoire économique de La Réunion, des origines du peuplement (1642) à l'abolition de l'esclavage (1848). L'auteur propose de réinterpréter et de mettre en perspective, à l'aide des outils de l'analyse économique et en convoquant les concepts fondamentaux du matérialisme historique, cette période de l'histoire réunionnaise.

En s'intéressant de façon privilégiée aux formes d'organisation sociale de la production HO Hai Quang propose de repérer, dans la société locale, les classes sociales en présence et d'étudier les rapports sociaux de production et de répartition qu'elles entretiennent entre elles. Son étude permet ainsi de distinguer plusieurs périodes marquées par des systèmes socio-économiques différents. Les années 1642-1707 voient l'émergence d'une agriculture de subsistance et la mise en place graduelle de l'esclavagisme. Lorsque l'île devient un centre de production de café (1707), son organisation économico-sociale repose sur ne articulation esclavagisme-féodaité-mercantilisme.

Après la Révolution française, qui met fin à la féodalité et au mercantilisme, l'économie locale devient strictement esclavagiste. Enfin, lorsque le sucre chasse le café (1815), le système esclavagiste entre en crise obligeant les planteurs créoles à mettre en place les prémisses d'une économie capitaliste (1848).

On ne peut qu'espérer, à la fin de la lecture de cet ouvrage, que HO Hai Quang poursuive son analyse sur la période allant de l'abolition de l'esclavage à nos jours.

I ) AMANDA ALI DIENG : Contribution à l'histoire économique de l'île de La Réunion (1642-1848) par HO Hai Quang

Article publié dans SUD QUOTIDIEN, 19 février 1999

Le livre de HO Hai Quang, docteur es Sciences économiques et maître de conférence à l'Université de la Réunion, porte sur une grande période “classique”, de l'histoire de la Réunion, des origines du peuplement à l'abolition de l'esclavage, de 1642 à 1848.

........ L'histoire économique de l'île Bourbon débute en 1664 quand, sous 1'impulsion du mercantiliste Colbert, Louis XIV crée deux grandes Compagnies de colonisation : la Compagnie des Indes occidentales pour développer le commerce avec le Nouveau Monde et la Compagnie des Indes Orientales pour effectuer les mêmes activités avec l'Orient.

La formation économique et sociale de Bourbon met en présence trois protagonistes, (la Compagnie, l'Habitant, l'esclave). La complexité du réseau de relations économiques enchevetrées est due au fait que la Compagnie est à la fois seigneur féodal, société capitaliste d'import-export et banquier.

Tout est changé à partir du début du 19e siècle Saint Domingue devient indépendante en 1804 et en 1815, l'Angleterre rend la Réunion à la France mais conserve Maurice. Avec la perte de ces deux îles, la France se trouvait privée de ses principaux fournisseurs de sucre.

A Bourbon, les luttes de classes esclaves / maîtres n'ont pas constitué le moteur de l'histoire pour trois raisons. D'abord, une répression méthodique du marronnage et des révoltes des esclaves a été systématiquement organisée. Ensuite l'humanisation de la législation esclavagiste et l'augmentation de la proportion d'esclaves nés dans les chaînes et habitués à elles depuis le plus jeune âge ont permis aux maîtres de s'attacher la fidélité d'une partie de la main-d'oeuvre servile. Enfin une cause strictement économique a certainement joué en faveur de la stabilité, du régime esclavagiste à Bourbon. C'est l'importance de la production vivrière qui a assuré de meilleures conditions de vie des esclaves. A l'époque du café, la France pour des raisons de stratégie géopolitique a fait de l'Ile Maurice un port de guerre et de Bourbon un producteur de vivres.

Ce livre est une œuvre d'un économiste marxiste sur un objet historique qui est une contribution à la connaissance de l'histoire des îles à épices et à sucre.

J ) MARCEL DORIGNY : HO Hai Quang, Contribution a l'histoire économique de l'île de la Réunion (1642-1848)

Article paru dans Dix-huitième siècle n°32, 2000

Cet ouvrage se veut une approche de l'histoire économique de la Réunion sur une période de moyenne durée (de 1664 à 1848) qui représente, en réalité, près des deux tiers de l'existence même de l'histoire de l'île, dont le peuplement commence avec l'arrivée de la Compagnie des Indes, en 1664.

L'essentiel de l'ouvrage concerne le 18e siècle. L'auteur propose d'appliquer à cette histoire économique un schéma explicatif théorique d'ensemble qui, pour être contestable dans bien des aspects, a le mérite de donner une périodisation originale, en cinq phases :

1664-1707 : mise en place du régime de la Compagnie des Indes, implantation du “régime féodal” sur l'île, dont les relations extérieures reposent sur le mercantilisme le plus absolu, l'économie restant avant tout de cueillette et de petites cultures vivrières, le rôle d'escale vers l'Inde étant en fait la raison d'être de la colonie ;

1707-1723 : l'économie de production se développe, notamment le café et l'esclavage s'étend (Africains et Malgaches), la Compagnie est seule propriélaire éminent (terme “féodal” par excellence) de l'île, les planteurs (Habitants) étant tenanciers ou concessionnaires ;

1723-1767 : de la promulgation du Code noir à Bourbon jusqu'à la rétrocession de l'île à la Couronne, rôle croissant de l'Etat, développement rapide de la plantation caféière, surtout escale de ravitaillement pour les Indes, au moins jusqu'à la Guerre de Sept ans, maintien, avec crises et hésitations successives, du monopole commercial de la Compagnie des lndes ;

1767-1789 : accentuation des caractères esclavagistes de l'économie, mais maintien des formes “féodales” des rapports sociaux et de la tenure des terres : la métropole assouplissant le monopole commercial face à l'Angleterre qui domine l'Océan indien ;

1789-1848 : la Révolution française et les guerres navales contre 1'Angleterre perturbent la région et ses échanges, mais dans les Mascareignes l'esclavage n' est pas aboli (la loi du 16 pluviose an Il n'étant pas appliquée) et, paradoxalement, l'esclavage est même renforcé par la destruction des formes encore “féodales”; de l'économie insulaire et des rapports sociaux, la Compagnie des Indes disparaît et fait place à un Etat tout puissant, le sucre se répand (en liaison avec l' effondrement de la production de Saint-Domingue) et le café régresse, mais, sous la Restauration et plus encore après 1830 en raison de l'abolition effective de la traite négrière, l'économie esclavagiste entre en crise, freine l'innovation technique et le “salariat contraint” s'applique aux affranchis et surtout aux premiers “engagés” asiatiques, prélude à l'arrivée massive des “coolies” après 1848, les “petits-Blancs” s'installent dans les Hauts où ils développent une agriculture parcellaire en dehors de l'esclavage.

Au total une vision certes schématique à l'excès mais stimulante et interprétative d'une histoire trop souvent simplement “décrite”.

K ) Jacques Brasseul : HO Hai Quang, Contribution à l'histoire économique de l'île de la Réunion (1642-1848)

Article publié dans Région et développement ; Novembre 2000.

La conclusion de l'article

Le grand mérite du travail de HHQ est de donner à des concepts abstraits une expression concrète et de les utiliser pour mieux comprendre ce qui s'est passé à la Réunion pendant ces deux siècles. Les étudiants notamment - et pas seulement on l'espère ceux de l'île -, qui voient de manière toujours rapide les outils marxistes, auront là entre les mains un exemple remarquable d'application de cette analyse à une réalité, et d'élucidation de cette réalité. Les enseignants et tous ceux qu'intéresse l'histoire économique y trouveront un ouvrage rigoureux, original et passionnant. Un philosophe a affirmé que le monde était une soupe et la pensée une fourchette. Dans ce livre, Ho Hai Quang nous fournit la cuiller qui donne accès à la compréhension d'un monde particulier, l'économie et la société réunionnaises.

L'article en entier

Cet ouvrage nous présente l'histoire économique de la Réunion depuis le peuplement initial jusqu'à l'abolition de l'esclavage. L'auteur, en poste à l'université de la Réunion depuis le début de la décennie, a profité de cette occasion pour approfondir, dans la grande tradition universitaire, notre connaissance de l'île. Il fournit des réponses précises à la question que tout visiteur curieux se pose lorsqu'il la découvre : Comment cette société s'est-elle forgée ? Selon David Landes (1998, p. xxi) l'approche historique est la méthode d'analyse la plus efficace, “car la meilleure façon de comprendre un problème est de se demander : comment et pourquoi en est-on arrivé là ?” Le livre est passionnant parce qu'il applique cette démarche en partant d'un lieu vierge : l'île n'avait jamais été habitée avant le XVIIe siècle, elle n'a donc que trois siècles et demi d'histoire humaine, alors que celle-ci remonte à trois millions et demi d'années sur le continent voisin... Ainsi peut-on se livrer pour ce microcosme de l'humanité[14] à une histoire totale qui part des véritables origines.

L'auteur qualifie son travail, de façon à la fois modeste et ambitieuse, de “première tentative d'interprétation théorique de l'évolution économique de la Réunion” (p. 14) ; modeste, parce qu'il ne s'agirait que d'une simple tentative, ambitieuse parce qu'elle constituerait un travail pionnier, une première. Il précise ainsi son projet : “critiquer, réinterpréter et mettre en perspectives les faits historiques à l'aide des outils de l'analyse économique” (page 12). Pour cela, il faut repérer les classes sociales en présence et étudier les rapports économiques qu'elles entretiennent afin de comprendre les conflits historiques. HHQ prévient qu'il traite d'aspects sociaux impossibles à modéliser : “les dimensions qualitatives des phénomènes et des processus économiques, les structures de la propriété, les relations économico-sociales... ne se laissent pas emprisonner dans des systèmes d'équations” (p. 12). La théorie marxiste seule permettra donc d'éclairer l'évolution économique de l'île. Écoutons là-aussi l'auteur présenter sa démarche : “Marx a peu écrit sur les sociétés précapitalistes. Et quand il en parle, c'est de la féodalité européenne, de l'esclavage antique, du mode de production germanique, un peu du mode de production asiatique. Or, Bourbon des années 1642-1848 n'a rien à voir avec ces sociétés. Ici aussi, il m'a été impossible de “copier” Marx, d'appliquer ses schémas généraux de pensée concernant les sociétés précapitalistes. En fait, l'économie de Bourbon ne ressemblant à aucune économie déjà analysée par les marxistes, il m'a fallu beaucoup construire par moi-même, .... à partir des matériaux fournis par Marx... J'ai repris la méthode dialectique générale (exposée dans la ”Contribution à la critique de l'économie politique“ ; Éditions sociales ; 1969 ; p. 164-172). J'ai repris aussi les concepts clés du matérialisme historique : mode de production, rapports sociaux de production, forces productives”. J'ai repris enfin l'idée que la société est un tout cohérent dans lequel l'économique joue le rôle moteur et unificateur en dernière instance. J'ai dû inventer tout le reste... Mon travail est donc aussi une contribution au marxisme.”

L'histoire de la Réunion peut être commodément divisée en deux phases, selon les modes de production en vigueur. La première est celle où règne l'esclavage (1642-1848), la seconde, celle de la mise en place du capitalisme. Le mode de production esclavagiste fait l'objet de ce premier ouvrage qui aura donc une suite. L'auteur y distingue deux périodes, les années 1642-1707, caractérisées par l'agriculture de subsistance, et les années 1707-1848 où les exportations primaires dominent dans une société de plantations. Chaque période est elle-même divisée en sous-périodes qui donnent le plan chronologique du livre :
Première partie : Émergence de l'esclavage
- 1642-1674 : L'Économie de cueillette (ch. 1)
- 1674-1707 : Agriculture de subsistance et esclavage (ch. 2)
Deuxième partie : Exportations primaires et esclavage
-1707-1723 : Féodalité et esclavage, introduction du café (ch. 3)
- 1723-1789 : Croissance, différenciation sociale et esclavage (ch. 4)
-1789-1848 : Fin du féodalisme, apogée et déclin de l'esclavage, économie sucrière (ch. 5)

Les premiers chapitres présentent de façon fascinante les débuts du peuplement de l'île : on imagine les premiers pas de ces hommes aventureux, démunis au départ et venus d'un autre monde, dans cet éden tropical (“nous eûmes abondamment de tout et à notre choix”, p. 31). Le rôle de la Compagnie des Indes, qui tient à la fois de survivances féodales et du capitalisme commercial, est tout aussi intéressant. L'interdiction précoce de l'esclavage à Madagascar et à Bourbon en octobre 1664, “pour gagner l'affection des originaires en les traitant avec humanité et tendresse”, même s'il s'agit d'un moyen pour perpétuer la présence coloniale et développer le commerce, comme le dit HHQ, est assez étonnante pour l'époque. La façon dont on attire les candidats à l'exil dans les rues de Paris pour en faire des salariés de la Compagnie est également très instructive. Celle-ci réalise des profits sur le commerce avec les navires de passage, revendant plus cher et rachetant moins cher les marchandises aux Habitants, et pour l'auteur il s'agit en terme marxiste “d'un surprofit commercial au moyen d'un échange inégal institutionnalisé” (voir aussi p. 105 : “la pratique de l'échange inégal permet à la Compagnie de s'approprier le surtravail”). Une formulation libérale[15] serait que les différences de prix sont la rémunération des services rendus par la Compagnie qui fournit une structure organisée capable d'assurer les liaisons entre la métropole et Bourbon (cf. note 122, page 95).

Pour les premiers temps de l'île au XVIIe siècle, HHQ retient l'idée que l'esclavage a été progressivement introduit, malgré l'interdiction initiale, par des pirates repentis installés dans la colonie et qui ont formé environ un tiers de sa population à cette époque. À la fin du siècle, vers 1700, l'esclavage et la traite sont organisés et institutionnalisés, le mode de production esclavagiste se met en place. Une ordonnance de 1674 avait interdit les mariages entre Blancs et Noirs, et sa formulation selon l'auteur introduit “un modèle social raciste où les Blancs forment l'élément dominant et les Noirs l'élément dominé”. La dynamique présentée dans les deux premiers chapitres peut être résumée ainsi : on passe progressivement de la pratique de l'esclavage à un système esclavagiste, dont l'institutionnalisation démarre en 1674, puis un mode de production esclavagiste. L'auteur distingue par ailleurs ces trois étapes (cf. HHQ, 1999) :
- “L'esclavage est seulement la propriété de l'homme sur l'homme ; il peut se limiter à un rapport interpersonnel.
- Pour qu'on ait affaire à un système esclavagiste, il faut que ce rapport de propriété soit généralisé, légalement institutionnalisé, régulièrement reproduit, intériorisé par les hommes au niveau des idées.
- Mais on peut très bien avoir un système esclavagiste sans avoir un mode de production esclavagiste : si par exemple les esclaves sont utilisés comme simples serviteurs, domestiques, partenaires sexuels, on n'a pas de mode de production esclavagiste, celui-ci n'existe que lorsque les esclaves sont régulièrement insérés dans la production, sont normalement utilisés comme moyens de production.”

La domination des Blancs ne date donc pas de 1674, ce n'est pas quelque chose qui a été introduit à ce moment dans un monde égalitaire où jusque là les deux races se mélangeaient plus ou moins harmonieusement. Les Européens dominaient les Africains depuis des lustres, depuis qu'ils avaient commencé les razzias sur les côtes du continent au XVe siècle, tout simplement parce qu'ils avaient une avance technique. Les peuples noirs avaient un retard énorme sur les Blancs, retard qui expliquait le sentiment de supériorité de ceux-ci et la pratique de l'esclavage. Tout cela ne date pas du XVIIe siècle ni de l'ordonnance de 1674. L'inégalité est en place dès le départ, les Noirs n'avaient aucun droit, puisque ce ne sont pas des vaisseaux africains qui ont exploré les côtes européennes ou qui sont venus prendre possession de l'île de la Réunion, ni des canons africains qui ont permis la déportation de peuples blancs... Au XVIIe siècle il était totalement inconcevable pour les Européens de raisonner autrement, les Africains étaient considérés comme des sauvages et les penseurs les plus éclairés prenaient l'esclavage pour une pratique naturelle[16]. Il faudra attendre un siècle pour que les Lumières commencent à combattre cette institution au niveau des idées, et encore un siècle pour que le XIXe l'abolisse dans les faits.

L'usage fréquent des expressions “raciste”, “racisme”, “idéologie raciste”, “montée du racisme” dans le texte est compréhensible puisque l'esclavage est certes la forme la plus poussée et la plus horrible du racisme, mais ces termes sont modernes et ils semblent relever pour cette époque de l'anachronisme. La conscience de la perversité du racisme ne naîtra que beaucoup plus tard, quand les idées d'égalité seront répandues par la Révolution, et elle ne se développera que très lentement. C'est seulement depuis 1945 et pour des raisons évidentes que cette conscience finira par s'imposer. Au XVIIe, on est encore dans une période où la mise en esclavage des races considérées comme moins évoluées semble normale même aux plus grands esprits. Rappelons qu'il n'y a pas si longtemps encore, vers 1890, le fondateur de l'école publique en France, Jules Ferry, parlait ouvertement des “races inférieures” dans ses discours sans que personne y trouve à redire... Traiter de racistes les comportements du XVIIe siècle semble a fortiori tout à fait inadéquat, parce que le mot et son esprit sont contemporains. Il serait par exemple absurde de traiter les Romains du IIe siècle ou les Arabes du Xe de racistes parce qu'ils pratiquaient l'esclavage sur une grande échelle. On comprend bien que l'auteur ne l'utilise pas dans son sens actuel, mais l'ambiguïté subsiste et un autre terme aurait permis de la lever.

De même, page 50 et suivantes, l'auteur se pose la question de savoir “pourquoi les Habitants eurent recours à l'esclavage et non pas à une autre forme de travail”. Il y répond de manière très analytique et logique, mais sans doute un peu trop car il n'est pas nécessaire d'aller chercher des explications aussi mécanistes. Il néglige la cause essentielle qui est culturelle. L'esclavage a été appliqué parce que dans cette partie du monde (l'Afrique) et à cette époque (le XVIIe) il s'agissait d'une pratique générale qui paraissait naturelle et évidente pour tous. Il serait par exemple aussi inutile de chercher des raisons logiques pour expliquer pourquoi les colonies grecques installées sur les pourtours de la Méditerranée au VIe siècle avant notre ère se sont mises à pratiquer l'esclavage.

Dans la deuxième partie du livre on passe au XVIIIe siècle qui voit l'introduction du café par la contrainte, un nouveau régime foncier (semi-propriété), le renforcement de l'administration locale (Gouverneur, Assemblée, police) et le développement de la traite sur une grande échelle. HHQ montre parfaitement comment le mode de production esclavagiste se met en place avec l'extension du café[17] : l'esclave qui produit dans les plantations, au lieu de fournir simplement des subsistances à son maître, devient “un moyen de faire du profit”, ainsi que “la modalité normale d'accumulation du capital” (p. 77). Le fameux Code Noir, analysé dans le chapitre 3, est promulgué en 1685 pour les Antilles et étendu en 1723 à Bourbon. L'auteur a la bonne idée de joindre le document infamant en annexe (p. 218 à 227). Le terme même a maintenant une double connotation, il désignait bien sûr à l'époque uniquement et “innocemment” le code régissant l'esclavage des Noirs, mais il a pris aujourd'hui un deuxième sens inconscient, celui de Code noir, comme une liste noire ou une noire pensée, qui correspond à tout ce qu'il a d'horrible.

Le Code Noir reconnaît cependant l'humanité de l'esclave et certains droits (mariage, pratiques religieuses, repos le dimanche, droit à la vie : le maître ne peut tuer son esclave, il est dans l'obligation de le nourrir, l'esclave peut déposer une plainte[18], etc., p. 78 sq.). HHQ fait une analyse intéressante de ce paradoxe en expliquant qu'il s'agit de mieux le dominer, parce qu'on peut punir un être humain doué de raison, alors qu'un objet ne peut l'être. On peut évangéliser un homme et ainsi le soumettre, mais pas une chose. Tout est ainsi mis en œuvre pour assurer “la maximisation de l'exploitation”, par l'esclavage, et “la reproduction du rapport social”, grâce à tous ces aspects extra-économiques. L'auteur trouve ici des accents aux réminiscences marxiennes lorsqu'il parle d'utiliser la religion pour maintenir l'esclave dans les chaînes... Ce point de vue est en partie seulement justifié, car il y a aussi des aspects moraux et désintéressés dans les droits accordés aux esclaves. On ne peut nier que l'humanité ait progressé sur ce plan[19]. Entre l'Antiquité, où l'esclave n'a aucun droit - son maître a sur lui pouvoir de vie ou de mort et il est considéré comme une chose (ce qui n'empêche pas les punitions, contrairement à ce que soutient le livre) -, et la situation actuelle où l'esclavage est presque partout banni, il y a une situation intermédiaire, celle justement des Temps modernes pendant lesquels l'esclave est cruellement opprimé mais cependant mieux traité[20] qu'à l'époque grecque ou romaine. Le rôle de l'Église et de la religion dans cette évolution morale est ici fondamental, même si les exactions et les abominations qu'on peut aussi leur attribuer sont trop connues pour être rappelées. Le fait que l'esclavage à l'époque des Lumières n'ait plus grand chose à voir avec l'esclavage dans l'Antiquité montre qu'il y a eu des “progrès”. Le tableau reste assez sombre comme cela au XVIIIe siècle, il n'a pas besoin d'être noirci.

De même, p. 88-89, on ne peut être d'accord avec l'auteur lorsqu'il soutient que les explications de la contrainte religieuse fournies par le législateur du Code Noir ne valent rien. Il tombe ici dans une appréciation a-historique. Il est évident pour nous, au XXe siècle, que la privation de la liberté ne saurait être compensée par l'apport de la religion, que l'idée d'un législateur soucieux de “l'avenir spirituel de l'esclave” semble risible quand il le soumet aux plus dures des peines. Mais le législateur n'est justement pas un homme du XXe siècle, il ne raisonne pas comme nous ! Il faut se replonger dans l'esprit imbu de mysticisme de l'époque, sinon on tombe dans l'anachronisme, la faute la plus grave qui menace l'historien. Aussi délirant que cela puisse nous paraître, les législateurs de l'époque étaient à coup sûr sincèrement persuadés que l'apport de la religion dédommageait largement de la suppression de la liberté ! Une étude des textes littéraires du XVIIe (Bossuet par exemple), une replongée dans l'histoire de l'Europe à peine sortie des guerres de religion, une analyse des mœurs de l'Ancien Régime où l'athéisme est un crime qu'on doit cacher à tout prix, tout cela ne peut que nous convaincre de la bonne foi de ces gens, qu'il est impossible de juger à l'aune de notre culture.

Il est juste de dire que la religion avait pour rôle de maintenir la docilité et un esprit de soumission, non seulement pour les esclaves mais aussi pour tous les opprimés de l'Ancien Régime et ensuite de la bourgeoisie. On sait depuis longtemps que l'Église n'est plus celle des premiers chrétiens, qu'elle est conservatrice et qu'elle soutient un ordre social injuste. Mais il est également exact de soutenir que dans cette entreprise les juristes et les hommes d'Église, même s'ils se faisaient ainsi les agents d'une domination injustifiable, même s'ils allaient à l'encontre de la lettre de l'Évangile, étaient persuadés d'agir pour le bien de l'humanité en général, et celui des esclaves en particulier.

On peut douter également que la nécessité d'imposer une religion unique aux esclaves s'explique par la crainte de conflits religieux de type européen (le risque de voir “des guerres de religion s'allumer dans les plantations !”, p. 91). On est en 1723, l'Édit de Nantes a été révoqué depuis près de quarante ans, le royaume est entièrement catholique et pacifié, on ne craint plus un retour des guerres de religion... La vraie raison est sans doute ailleurs, dans la volonté d'interdire les pratiques magiques, les religions animistes, la sorcellerie, les sacrifices, etc., introduits par les esclaves africains dans les colonies et qui auraient pu mettre en péril l'ordre social, comme on l'a vu aux Antilles ou au Brésil.

À propos des attaques des esclaves marrons sur les Habitations (p. 134), HHQ prête une conscience politique aux assaillants qui avaient “pour objectif de mettre fin au système esclavagiste”, qui s'attaquaient aux “symboles matériels du système esclavagiste contre lequel ils étaient en lutte”. C'est là s'avancer un peu vite ! Nous ne pouvons nous mettre dans la peau de ces gens pour savoir comment ils raisonnaient, mais les imaginer avec une vision de la lutte des classes et une volonté de mettre fin à un système d'exploitation semble absurde. Comment des hommes transplantés de diverses régions du continent africain ou de Madagascar, qui n'avaient aucune conscience du monde ou de la société, de l'histoire ou de la géographie, exilés loin de tout et vivant en des temps prémarxistes, auraient pu avoir de telles idées ? En fait ils menaient à Bourbon des guerres semblables aux guerres tribales de leurs régions d'origine, condition de la survie du groupe dans un monde primitif.

Lorsque HHQ explique la différenciation sociale au XVIIIe siècle, il distingue d'un côté les anciens Habitants qui sont dans une position favorable (p. 143), et de l'autre “les nouveaux Habitants et les descendants des anciens Habitants”, dans une situation moins bonne. Mais là, on ne comprend plus très bien car les anciens Habitants ne sont pas éternels, et les descendants des anciens Habitants perpétuent cette même catégorie, ils n'en forment pas une nouvelle.

La Révolution détruit les restes de la féodalité dans l'île et le paysan devient propriétaire, mais elle ne supprime pas l'esclavage. Seule la traite sera interdite en 1815-1817 : le commerce des esclaves devient un trafic, c'est-à-dire une activité illégale. Mais la pratique de l'esclavage reste licite[21] et, pour quelques décennies à la Réunion, “l'organisation économico-sociale repose désormais exclusivement sur le couple maître/esclave” (p. 161). La canne à sucre se développe, gagne sur les autres cultures, et l'île devient une économie sucrière. La révolution industrielle arrive avec les machines à vapeur utilisées dans les sucreries, premières industries locales. L'introduction du “salariat contraint”, en 1828, avec une main-d'œuvre immigrée (Indiens puis Chinois) et locale (esclaves affranchis), correspond à une transition vers l'économie capitaliste. Comme le dit très bien l'auteur, avec la révolution économique provoquée par l'abolition, “l'esclave devient un prolétaire, et le planteur, de maître qu'il était, devient un capitaliste” (p. 188). La lutte des classes n'a pas été le moteur principal de l'évolution interne dans le cas présent, car l'île est insérée dans un système plus vaste, ce sont les influences extérieures (l'introduction du café en 1707, la fin du monopole de la Compagnie en 1769, la Révolution de 1789, l'abolition de 1848) qui ont apporté les changements et fait évoluer les modes de production.

Ho Hai Quang a effectué une recherche très difficile et laborieuse, pour une période aussi éloignée où les sources sont rares, et il parvient à nous restituer, grâce à des témoignages d'époque précieux, tout un monde de façon extrêmement vivante et détaillée. Quelques exemples peuvent être donnés comme l'anecdote du négrier qui, dans les premières années après l'interdiction de la traite en 1817, explique comment le trafic se poursuit en toute sécurité (p. 167), ou encore cette pétition émouvante des ouvriers parisiens qui demandent l'abolition à la Chambre des députés en 1844 (p. 170), et aussi le discours de Sarda-Garriga en 1848 qui exhorte les esclaves libérés à travailler pour “un faible salaire, une piastre par mois, et même RIEN, si on ne peut pas les payer” !!!

Le livre est bien écrit et agréable à lire. Quelques expressions posent problème comme “1 million de livres pesant” (p. 114) dont le sens exact pourrait être précisé, ou celle de “faux sauniers” (p. 145) qui mériterait une note car le terme date de l'Ancien Régime (contrebandiers du sel). Parfois le ton est un tantinet moralisateur, comme souvent chez les auteurs marxistes. Un exemple (p. 119) est celui où l'on voit Mahé de la Bourdonnais animé “par ses intérêts personnels”. Entre la vision traditionnelle hagiographique d'un gouverneur transformé en une sorte de Sully des Mascareignes et celle du livre où il devient un exploiteur intéressé, peut-être y aurait-il un juste milieu à trouver. Dans le même ordre d'idées, il est amusant de constater que HHQ est assez réticent pour reconnaître au profit ou au droit de propriété des effets favorables, p. 49 : “Il est probable que devenus possesseurs de leur terre, les Habitants aient été davantage intéressés à les cultiver”, “La possibilité de réaliser des profits a peut-être pu stimuler la production”. On a envie de dire, c'est plus que probable, c'est plus que peut-être !

On trouve à la fin du livre une bibliographie très complète sur la question, où cependant l'auteur a l'élégance de ne pas citer ses propres travaux, ce qui n'est guère courant. L'ordre alphabétique n'est pas toujours suivi, ainsi Scherer, Sédillot, Serviable sont mal placés. Une petite critique porte aussi sur les titres des ouvrages qui ne sont pas soulignés et ne se différencient pas du reste de la référence, ex. S.W. Mintz : esclave = facteur de production ; l'économie politique de l'esclavage ; Dunod, etc., au lieu de : S.W. Mintz, Esclave = Facteur de production, l'Économie politique de l'esclavage, Dunod, etc.

Les schémas des institutions et des rapports successifs de production (p. 58, 71, 98, 100, 129, etc.), ainsi que les tableaux (p. 57, 86, 102, 110-111, 115, etc.) sont très bien faits et dénotent un souci de clarté qui n'étonne guère de la part d'un pédagogue averti. On trouvera aussi en annexe des analyses graphiques, en termes de fonctions de production, qui complètent les développements littéraires du texte. La fin du chapitre 3, qui décortique les différences entre le mode de production féodal classique et celui de la Compagnie des Indes à la Réunion, est à cet égard particulièrement remarquable. Il en va de même du passage sur la croissance extensive dans le chapitre 4. L'auteur explique très bien les ressorts de la croissance qui suit la fin de l'exclusif en 1769, et toute cette partie (p. 123 à 129) est un modèle d'application de l'analyse économique à l'histoire. Elle donne une vision claire qui réfute au passage les interprétations traditionnelles des historiens faisant du libre-échange la seule cause de la croissance.

La conclusion reprend sous forme de tableaux détaillés les types d'organisation successifs de l'île entre 1664 et 1848 - en termes marxistes, c'est-à-dire faisant apparaître les différents modes de production (infrastructure) et les superstructures juridiques et politiques -, dans une présentation très éclairante. Le grand mérite du travail de HHQ est de donner à des concepts abstraits une expression concrète et de les utiliser pour mieux comprendre ce qui s'est passé à la Réunion pendant ces deux siècles. Les étudiants notamment - et pas seulement on l'espère ceux de l'île -, qui voient de manière toujours rapide les outils marxistes, auront là entre les mains un exemple remarquable d'application de cette analyse à une réalité, et d'élucidation de cette réalité. Les enseignants et tous ceux qu'intéresse l'histoire économique y trouveront un ouvrage rigoureux, original et passionnant. Un philosophe a affirmé que le monde était une soupe et la pensée une fourchette. Dans ce livre, Ho Hai Quang nous fournit la cuiller qui donne accès à la compréhension d'un monde particulier, l'économie et la société réunionnaises.

Références
Drescher Seymour and Stanley L. Engerman, (éd.), 1998, A Historical Guide to World Slavery, New York: Oxford University Press (Information : rao@oup.usa.org http://www.oup-usa.org )
Dubois Laurent, 1999, les Esclaves de la république, l'histoire oubliée de la première émancipation, 1789-1794, trad. de l'anglais (États-Unis), coll. “Liberté de l'esprit”, Paris : Calmann-Lévy
Ho Hai Quang, 1999, “L'esclavagisme à la Réunion : un essai de périodisation économique”, Working Paper, Université de la Réunion
Landes D.S., 1998, The Wealth and the Poverty of Nations: Why Some Are So Rich and Some So Poor, New York: W.W. Norton ; London: Abacus, 1999
Vailland R., La Réunion, dans Boroboubour, 1981, Paris : Gallimard ; repris dans Océan Indien, Madagascar-La Réunion-Maurice, Textes réunis et présentés par Serge Meitinger et J.-C. Carpanin Marimoutou, Paris : Omnibus, 1998