38 chefs d'entreprises de La Réunion témoignent

A) Quatrième de couverture :

Depuis sa départementalisation (1946), La Réunion est engagée dans un processus de transformation, aussi rapide que radical, touchant tous les secteurs de la société.

Parmi les principaux acteurs de ce bouleversement, se trouvent les dirigeants d'entreprises : ce sont eux qui, en décidant de fermer certaines activités, de développer une branche plutôt qu'une autre, de peser sur les autorités publiques pour qu'elles appliquent telle ou telle politique fiscale, sociale ou économique... ont contribué, de manière essentielle, à la création de La Réunion d'aujourd'hui. Il était indispensable de recueillir leur témoignage pour mieux comprendre l'évolution de la société insulaire. Les 38 interviews rassemblées dans cet ouvrage dévoilent leurs espoirs, analyses et visions de l'économie locale.

Les chercheurs en sciences sociales, mais aussi tous ceux qui s'intéressent à La Réunion découvriront, au fil des pages, les pistes qui permettent de reconstituer la trame de son histoire contemporaine ainsi que les organigrammes des principaux groupes commerciaux et industriels de l'île.

B) La Préface de Michel Boyer, Président de l'Université de La Réunion

Pour son second ouvrage sur La Réunion, HO Hai Quang a choisi de nous conduire au coeur des entreprises en allant à la rencontre de leurs dirigeants d'hier et d'aujourd'hui. On retrouve la plupart des grands patrons actuels, ceux qui font la une des publications économiques locales, mais certains visages moins connus y trouvent aussi une place méritée. Enfin, resurgissent du passé les Ah Time, Frédéric Legros, Tsang King Sang, ainsi qu'Émile Hugot, Marcelin Bourdillon ... qui ont contribué à façonner les bases de l'économie actuelle.

Pour ce qui concerne les entreprises retenues, on pourra regretter l'absence de telle ou telle société, de tel ou tel secteur d'activité (banque, artisanat, administration). Il demeure cependant que la sélection est à la fois riche et représentative du tissu économique de l'île : les principales branches du secteur privé sont présentes et l'éventail des sociétés va de l'entreprise familiale aux groupes d'ambition internationale.

Il faut souligner le travail novateur de l'auteur qui est parvenu à construire et présenter de façon claire les organigrammes des principaux groupes de La Réunion. La structure économique de l'île apparaît sous un autre jour. C'est une première qui n'a pu être réalisée que parce que les chefs d'entreprises ont aussi accepté la transparence et il faut ici les en remercier.

La lecture des entretiens montre que HO Hai Quang les a minutieusement préparés et l'on devine à travers ses questions et remarques l'important travail réalisé dans les bibliothèques et aux archives. Les dialogues sont bien conduits : évitant le double écueil de la flatterie et de la critique inopportune, l'auteur guide son interlocuteur entre vie privée, histoire personnelle ou familiale, héritage du passé et perspectives d'avenir de l'entreprise, et parfois de La Réunion. Les questions sont sans complaisance mais traduisent en même temps le souci de ne pas piéger l'interlocuteur. Le ton est juste, le style clair et direct. De l'ensemble se dégage une grande volonté d'objectivité et de cohérence.

Comme tel, ce livre est utile parce qu'il nous fait toucher du doigt les contraintes auxquelles les entreprises réunionnaises se heurtent et les réponses que les dirigeants ont apportées. Il met en valeur les sociétés et leurs responsables, leur rôle exemplaire pour la jeunesse dans la création de la richesse et des emplois. Mais ce livre valorise aussi La Réunion dont l'étendue et la richesse de l'interculturalité transparaissent au fil des pages.

Je suis heureux que ce soit un universitaire, de notre Université, qui ait réalisé un tel travail, pour plusieurs raisons :

- Cet ouvrage se situe dans le droit-fil de la politique de l'Université dont l'une des ambitions est de renforcer les liens avec les entreprises. Ces liens existaient surtout dans le domaine des sciences exactes. Avec les travaux d'Edmond Maestri et de HO Hai Quang, ce sont les sciences humaines et sociales qui, à leur tour, apportent leur contribution.

- Ce livre est une mine d'informations non seulement pour les chercheurs en sciences sociales mais aussi pour toute personne qui souhaite mieux connaître et comprendre la réalité insulaire.

- Enfin, ce travail participe à la sauvegarde, à la conservation d'une partie de notre histoire passée et immédiate, décrite à travers le prisme original qu'est l'histoire personnelle des chefs d'entreprises.

Je suis heureux que ce travail ait été réalisé par HO Hai Quang ; en effet :

- Il constitue le développement logique d'un investissement intellectuel dans la recherche sur le matériau “océan Indien” et qui a déjà donné naissance à de nombreux articles et à un premier livre “rigoureux, original et passionnant” (1).

- HO Hai Quang est un économiste qui s'intéresse à l'entreprise autrement que comme une firme et tient compte également de sa dimension managériale et humaine.

- On perçoit enfin une évolution dans ses intentions de recherche : passant de l'utilisation de la théorie économique pour interpréter autrement les matériaux fournis par d'autres, l'auteur produit cette fois directement des matériaux analysables, réutilisables qu'il met à la disposition des autres chercheurs.

Il est intellectuellement confortable de ranger HO Hai Quang parmi les économistes marxistes. Pour l'avoir côtoyé pendant maintenant plus d'une décennie, j'ai découvert à travers ses prises de positions sur les thèmes les plus divers, mais aussi à l'occasion de conversations amicales sur la vie quotidienne, l'art et en particulier la musique, un personnage attachant, d'une sensibilité peu commune et qu'il n'est pas si commode de cataloguer.

Du marxisme, HO Hai Quang a retenu la problématique générale et la méthodologie mais non toutes les conclusions car beaucoup lui paraissent chronologiquement marquées. Évitant les dangers du dogmatisme et du sectarisme, il s'efforce constamment de coller à la réalité en utilisant certains outils théoriques légués par Marx, mais aussi des instruments empruntés à d'autres courants de pensée ou des concepts qu'il forge lui-même. Sa polyvalence le fait passer de l'abstraction théorique à un pragmatisme qui lui permet de produire autrement la connaissance.

Le résultat, c'est ce livre qui ose dire, qui ose se faire juger et critiquer. Certains passages ne manqueront pas de susciter quelques polémiques, mais la recherche de la vérité doit s'en accommoder avec sérénité.

Rappelons enfin ces propos que l'on prête à Thomas Jefferson : “Le savoir est comme une bougie ; si elle allume une autre bougie, sa flamme originelle n'en diminue pas pour autant”. Cette image illustre parfaitement ma conviction. HO Hai Quang s'engage dès à présent dans un difficile travail d'analyse et d'interprétation, objectif de son prochain livre, mais la flamme de la première bougie est là dans toutes ces informations si précieusement collectées et mises à la disposition de tous. D'autres y puiseront leur inspiration et le sujet de travaux futurs.

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(1) Jacques Brasseul : Compte rendu du livre de HO Hai Quang, Contribution à l'histoire économique de l'île de La Réunion (1642-1848), in revue Région et développement ; Novembre 2000 ; ed. L'Harmattan ; pp. 187 - 195.

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LE HASARD FAIT PARFOIS BIEN LES CHOSES

Publié dans le Quotidien 07 janvier 2002

Trois ans après sa "Contribution à l'histoire économique de l'île de la Réunion : 1642-1848" parue chez l'Harmattan, Ho Hai Quang, maître de conférences en sciences économiques à l'Université de la Réunion, signe chez Azalées Editions "38 chefs d'entreprises de la Réunion témoignent", un passionnant recueil d'interviews réalisées avec ceux qui ont fait ou font aujourd'hui l'économie de la Réunion. On y découvre notamment que le hasard a joué un rôle fondamental dans la réussite de ces patrons. Morceaux choisis.

Un coup de chance extraordinaire
. C'est ainsi que Frédéric Legros, ancien PDG des Etablissements Legros qualifie dans "38 chefs d'entreprises réunionnais témoignent" la façon dont sa société est devenue représentant exclusif à la Réunion de la marque Gillette en 1954.

"En 1952, un commerçant musulman avait importé une très grande quantité de lames et de rasoirs Gillette, explique Frédéric Legros à Ho Hai Quang, l'auteur de ces entretiens. Je ne sais pour quelle raison, il s'était trouvé dans l'incapacité de payer sa commande. L'inspecteur de la maison Gillette, qui était de passage à la Réunion, est allé à la BNPI pour essayer de trouver une entreprise capable de reprendre les marchandises. On l'a orienté vers moi. En me proposant l'affaire, il m'a dit: " Si vous prenez tout le stock, je vous nomme sur le champ représentant général exclusif de GiIlette pour la Réunion ". J'ai bien évidemment accepté. Les années suivantes, les Etablissements Legros deviendront, par hasard là encore, représentants exclusifs de l'Oréal et de Bourjois. Les produits cosmétiques assureront la renommée de l'entreprise.

Le hasard, toujours le hasard

Avoir implanté le GSM à la Réunion est l'une des grandes fiertés d'Abdéali Goulamaly, PDG des peintures Mauvilac et d'Armements des Mascareignes. La décision a été prise dans des circonstances très particulières. "L'idée m'est venue en 1991 lors d'un séjour en Australie pour l'achat de congélateurs, raconte Abdéali Goulamaly dans le livre de Ho Hai Quang. Le portable nous a permis de parler à nos techniciens à la Réunion et nous a fait gagner un temps précieux. A mon retour via Singapour et Hong Kong où le portable était déjà très répandu, je fus définitivement convaincu".

D'autres chefs d'entreprises se sont installés à la Réunion un peu par hasard. Ainsi Maurice Tomi, le fondateur des fameuses cases Tomi (22 000 cases construites en quarante ans). Sa fille, Brigitte Bussière, aujourd'hui à la tête de la SCPR, a expliqué à Ho Hai Quang comment Maurice Tomi s'était retrouvé à la Réunion : "Mon père est né en 1924 à l'î1e Maurice où ses parents étaient venus se fixer en 1920. Mon grand-père, Joseph, y a fondé une entreprise de bâtiment. C'est probablement ce qui a finalement décidé de l'avenir professionnel de mon père. Au départ, il voulait être médecin. Mais au bout de trois années d'études en Angleterre, il a tout abandonné pour aller rejoindre à la Réunion son père qui s'y était établi pour prendre sa retraite auprès de ses filles. En fait de retraite, ils ont créé ensemble une entreprise de bâtiment qui s'appelait Joseph Tomi et fils. C'est comme ça que mon père a commencé à travailler dans la construction".

Sauvetage à Tromelin pour Gérard Ethève.

Gérard Ethève, de son côté, ne se serait sans doute jamais retrouvé à la direction d'Air Austral si l'un de ses ancêtres, maître-maçon à l'Ile de France (Maurice aujourd'hui) n'avait pas été "renvoyé" en 1731 à Bourbon (la Réunion) avec sa femme. "D'après un rapport officiel, raconte Gérard Ethève dans 38 chefs d'entreprises de la Réunion témoignent, le motif de ce renvoi est que Jacques Estève était brouillon et séditieux et sa femme encore pire que lui !". Employé par les Sucreries de Bourbon, rien ne prédisposait toutefois Gérard Ethève à devenir le patron de la compagnie aérienne régionale. Jusqu'à ce jour de 1963 où, responsable de l'aéro-club Marcel-Goulette, sa vie va basculer.

"L'adjoint du directeur de la météo qui se trouvait à Tromelin s'est blessé et il a fallu le secourir, confie Gérard Ethève à Ho Hai Quang. Tromelin est une minuscule île se trouvant à 600 km de la Réunion. Elle affleure à peine au dessus de l'océan et quand la mer est houleuse, il est pratiquement impossible de la voir. Les instruments de navigation de l'époque n'étaient pas ceux d'aujourd'hui. Il n'était pas facile de s'y rendre. Mais j'ai réussi à rallier Tromelin. II s'agit d'un épisode important parce qu'à partir de ce moment, la préfecture m'a régulièrement réquisitionné pour aller desservir toutes les îles françaises de la zone où il y avait des stations météo. Je volais en moyenne 650 heures par an, ce qui représente une durée considérable ", poursuit l'actuel PDG d'Air Austral.

"L'expérience acquise durant ces deux années m'a permis de fonder en 1974 la première compagnie aérienne de la Réunion : Réunion Air Service, qui disposait au départ de deux bimoteurs légers (8 passagers) pour des vols à la demande", complète Gérard Ethève qui, quinze ans plus tard, prendra la tête d'Air Austral à la demande du président de la Région, Pierre Lagourgue.

Si de nombreux patrons ont repris l'entreprise familiale, Abdoul Cadjee s'est, lui, démarqué de ses parents spécialisés dans le tissu. "Vendre des tissus et des vêtements ne me plaisait pas, explique-t-il à Ho Hai Quang. A 18 ans, j'ai décidé de voler de mes propres ailes, de devenir indépendant. Avec mes économies, mais aussi un crédit que l'un de mes oncles m'a consenti, j'ai acheté une voiture pour faire taxi." Abdoul Cadjee rachète ensuite Cotrans, le Consortium des transports touristiques et créée Cotrans-Cadjee, ses taxis étant équipés de compteurs et de radio pour en faire des radio-taxis. "C'est grâce à ça que l'affaire a pu devenir rentable", confie Abdoul Cadjee.

Le succès aidant, il se lance ensuite dans la vente de voitures d'occasion. "A l'époque où j'ai démarré cette activité, les importateurs se contentaient de vendre des voitures neuves sans se soucier d'organiser la reprise des anciens véhicules : celui qui possédait une voiture en état de marche et voulait la vendre pour la remplacer par un véhicule neuf devait se débrouiller lui-même". Banco là encore : Cadjee vend environ 1 500 véhicules par an et se lance dans les voitures neuves.

La sécurité sociale ennuie la famille Dindar

Avant d'investir dans l'automobile et dans l'électroménager, la famille Dindar a, elle, commencé par la boulangerie et la fabrication de meubles. "Notre menuiserie tournait avec vingt ouvriers, explique Sulliman Dindar à Ho Hai Quang. Après la départementalisation, la Sécurité Sociale a été instaurée à la Réunion. Un contrôleur excessivement zélé nous harcelait parce que selon lui, les outils, les machines, les locaux n'étaient pas aux normes légales et que la sécurité n'était pas assurée. Bref, selon lui, rien n'allait. Nous avons préféré fermer et nous mettre à importer des meubles de France, mais de qualité moyenne".

Le père de Raphaël Chane Nam, de son côté, a été l'un des premiers à s'installer à Saint-Pierre : en 1934, il ouvre une boutique de produits alimentaires et fait en même temps du demi-gros. "A cette époque, il n'existait pas d'importateur à Saint-Pierre, justifie Raphaël Chane Nam dans son entretien avec Ho Hai Quang. Tous les importateurs étaient à Saint-Denis. Les routes étaient très mauvaises et les moyens de transport très lents. Les commerçants qui avaient des boutiques loin de la capitale ne pouvaient pas y aller pour se fournir en produits. Les demi-grossistes servaient d'intermédiaires entre les grossistes et les détaillants. Ils allaient à Saint-Denis et en rapportaient des marchandises qu'ils revendaient ensuite aux petits commerçants".

Bien plus tard, en 1966, la famille Chane Nam se lance dans la fabrication de glaces. "Dans cette branche, il n'existait sur le marché de la Réunion que la glace Mont-Blanc, confie Raphaël Chane Nam dans son témoignage. Il y avait donc une place à prendre. C'est ainsi que nous avons créé une installation artisanale dans l'arrière-boutique du magasin de la rue des Bons-Enfants. Et pour vendre plus facilement notre production, nous avions aussi monté un petit bar en bordure de la plage". Le succès est au rendez-vous et la petite entreprise des Chane Nam deviendra rapidement une industrie florissante avec les glaces Miko.

Erreur à l'Etat civil

Quelques années plus tard, en 1964, une autre entreprise agro-alimentaire, tournée vers la fabrication de lait puis de yaourts, a vu le jour à la Réunion : la Cilam (Compagnie laitière des Mascareignes). Son histoire est intéressante. Paul Martinel l'a contée à Ho Hai Quang. "Depuis longtemps, explique le PDG de la Cilam, l'administration s'était aperçue, en particulier à l'occasion des conseils de révision (visite médicale en vue de l'incorporation des jeunes hommes dans l'armée), que les jeunes Réunionnais présentaient certaines carences dues à des insuffisances alimentaires. Ces carences ont été imputées au manque de consommation de protéines".

Du coup, il a été conseillé de donner du lait aux jeunes Réunionnais. Du lait en poudre a donc été distribué aux mères de famille à qui on expliquait comment le reconstituer. "Mais beaucoup de mamans ne parvenaient pas à le préparer convenablement ou dans des conditions d'hygiène suffisantes, de sorte que le lait donnait la diarrhée aux enfants, rapporte Paul Martinel. La population en a imputé la responsabilité au lait lui-même qui a alors été jeté dans les auges des porcheries. Pour remédier à cette situation, le seul moyen était de créer à la Réunion une usine destinée à reconstituer le lait à partir de poudre importée. C'est là l'origine de la Cilam."

Ceux qui connaissent Maxime Chane Sy, l'actuel PDG de l'entreprise Chane Hive (Orangina, Pepsi, Limonice...) se sont peut-être demandé pourquoi, alors que cette entreprise s'est transmise de frère à frère, le nom de famille a changé. Maxime Chane Sy a donné l'explication à Ho Hai Quang : "Mon père s'est marié deux fois. Hive est issu du premier lit. Hive était son prénom, son nom étant Chane Sy. Mais à sa naissance, l'administration l'a enregistré sous le nom de Chane Hive. Plus tard, quand il a demandé sa naturalisation, on lui a dit qu'il lui fallait aussi un prénom. Comme c'était compliqué de tout faire rectifier, il a déclaré se prénommer André".

Une multitude de petites histoires. La grande histoire économique de la Réunion est ainsi faite... C.B.

Deux géants de la distribution témoignent

L'un est à la tête du Groupe Caillé (Champion, Carrefour, l'autre de Groupe Bourbon (Cora, Score et Junbo Score). François Caillé et Jacques de Chateauvieux ont tous deux accepté d'être interviewés par Ho Hai Quang.

François Caillé nous apprend notamment dans quelles conditions l'entreprise de Jacques Caillé, longtemps spécialisée dans l'automobile (Peugeot), a diversifié ses activités sous la direction du fiston.

Parti de la Réunion pour mener des études en 1969, François Caillé n'y revient que dans les années 80. Caillé automobiles est alors le numéro 2 sur le marché derrière Renault. "Ce qui m'a conduit vers la diversification, c'est le fait que quand je me suis retrouvé directeur commercial des Ets Caillé en 1983, Peugeot en tant que constructeur était très mal en point, explique-t-il à Ho Hai Quang. Certes, l'entreprise a finalement été sauvée grâce à la 205 qui s'est très bien vendue.

Mais cette expérience m'a fait réfléchir. Je me suis dit que notre société était complètement dépendante de Peugeot et que si celui-ci chutait, Caillé tombait avec car 90 % de notre chiffre d'affaires venait de la vente de voitures. Il était trop risqué de dépendre entièrement de l'automobile".

Sa diversification, Caillé va la mener dans la grande distribution. Pendant sa vie professionnelle extra-réunionnaise, François Caillé a en effet travaillé en Chine avec un certain Nguy Minh ("Mon papa chinois ", dit-il aujourd'hui). Leur entreprise produisait du textile, de la maroquinerie et des chaussures de jogging. Pour écouler ces marchandises, les deux hommes ont créé une structure commerciale, baptisée JNC distribution, qui importe en France métropolitaine les produits fabriqués en Chine et fournit ensuite la grande distribution : Leclerc, Continent et Carrefour.

"Quand j'ai voulu diversifier, c'est tout naturellement vers la grande distribution que je me suis tourné, confie François Caillé. Je connaissais tous les dirigeants, je pouvais avoir leur appui. Et puis à la Réunion, il n'y avait au début des années 1980 que des supermarchés. Le secteur de l'hypermarché était vierge. Il y avait une place à prendre".

François Caillé s'associe alors avec le groupe antillais de Bernard Hayot. Les deux hommes ne parviennent pas à avoir l'enseigne souhaitée (Continent) et se rabattent sur Euromarché qui ouvre ses portes en 1988 à Saint-Denis. "Le succès a été immédiat ", confie François Caillé à Ho Hai Quang. Le magasin changera deux fois d'enseigne : Continent puis Carrefour, il y a quelques mois.

Chez Groupe Bourbon, la grande distribution est venue là encore comme deuxième métier (après l'industrie de la canne). Le tournant intervient en l987 lorsque Jacques de Chateauvieux quitte la Réunion avec sa famille.

"Mon installation à Paris a été le véritable élément déclencheur du changement de politique de l'entreprise, explique le patron de Groupe Bourbon à Ho Hai Quang.

En effet, un regard plus extérieur sur la Réunion m'a permis de comprendre qu'il fallait en terminer le plus rapidement avec la restructuration du secteur sucrier et mettre résolument l'accent sur la diversification".

A en croire Jacques de Chateauvieux, les investissements effectués par son entreprise ne répondaient à aucune logique stratégique. "Tout a été question d'opportunités et de relations humaines". Ainsi, l'entrée de Groupe Bourbon dans la grande distribution. "Je connaissais Ismaël Ravate. C'est lui qui m'a amené voir Jean-Marc Brébion pour discuter de la possibilité de faire ensemble une percée dans la distribution de détail, explique Jacques de Chateauvieux. Jean-Marc Brébion était déjà dans la place, car c'était le patron des magasins Score, lesquels appartenaient à la Scoa (Société commerciale de l'Ouest Africain). En 1990, la Scoa a décidé de vendre ses magasins Score. Nous nous sommes portés acquéreurs avec Jean-Marc Brébion et les deux familles Ravate".

Toujours à en croire Jacques de Chateauvieux, l'implantation au Vietnam a relevé là encore du plus grand hasard. "II se trouve que M. Truoc, qui était ingénieur à l'usine de Bois-Rouge était d'origine vietnamienne, explique le PDG de Groupe Bourbon. Il savait que son pays était déficitaire en sucre et devait en importer. Il connaissait aussi un certain nombre de responsables locaux. C'est grâce à lui que nous avons pu les rencontrer et nous mettre d'accord pour créer la sucrerie de Tay Ninh. Par la suite, nous avons pu ouvrir des supermarchés et une seconde sucrerie. Depuis l'entretien qu'il a accordé à Ho Hai Quang, Jacques de Chateauvieux a abandonné la canne pour se concentrer sur le grande distribution et les services maritimes.

Ce retrait apparaît déjà en filigrane dans un des passages de l'interview. Le PDG de Groupe Bourbon y précise que "le coût de production d'une tonne de sucre est de 800 dollars dans les pays développés et de moins de 400 dollars dans les pays à faible coût de maind'œuvre. Du point de vue économique, la production de sucre n'est pas compétitive dans les pays développés. On la maintient uniquement parce qu'elle donne des emplois. Sa justification est purement sociale". En cédant la Sucrerie de Bois Rouge à une coopérative métropolitaine, Groupe Bourbon a clairement affiché sa préférence pour la rentabilité.