L'économie de l'esclavage colonial

A) Quatrième de couverture :





B) L'ENGAGISME, UN SALARIAT CONTRAINT

Entretien avec Laurent BOUVIER publié dans Le Quotidien 26 novembre 2002

- Ho Hai Quang, en quoi cet ouvrage apporte un éclairage nouveau sur la période de l'esclavage, un thème qui a déjà fait couler beaucoup d'encre ?

- Jusqu'ici, beaucoup d'historiens, de juristes, d'écrivains, d'ethnologues ou de sociologues se sont penchés sur la question de l'esclavage, mais finalement peu d'économistes ont traité du sujet. En tout cas pas depuis les économistes de la période classique, tels Adam Smith ou Jean-Baptiste Say qui, tout en étant des témoins directs du fonctionnement et de l'abolition de l'esclavage, ont formulé des questions essentielles sur sa persistance et les conditions de son déclin. Or voilà que depuis peu, les économistes français s'intéressent à nouveau à cette période sombre. Ce livre est le résultat de leurs travaux récents. Et notamment, cet ouvrage est le premier qui propose une vision de l'esclavage comparé au travail salarié.

- Vous-même, quelle a été votre contribution à ce travail collectif ?

- J'ai essayé de démontrer comment le travail salarié à la Réunion est né du système esclavagiste. Dans cet ouvrage, je tente de montrer qu'à l'encontre de l'interprétation courante, l'engagisme est bien un salariat alors que tout le monde prétend que c'est un esclavagisme déguisé.

- Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à l'esclavage ?

- Avant mon arrivée à la Réunion en 1990, je n'avais jamais abordé ce sujet (en cela je n'étais pas très différent de mes collègues économistes plus prompts à se préoccuper de macroéconomie ou microéconomie que d'économie historique). Lorsque j'ai pris mes fonctions à l'université, j'ai été surpris d'une chose. Tout de suite, j'ai eu le sentiment que dans cette île, le système était encore très marqué par l'esclavage. Or, en consultant les ouvrages sur cette période, je n'ai rien trouvé pour satisfaire ma curiosité. Bien sûr, j'ai trouvé beaucoup d'infos mais pas d'explications appuyées. Nous avions une histoire racontée, avec moult détails, mais pas théorisée.

- Vous avez donc décidé de prendre ces recherches à votre compte ?

- Oui, j'ai tenté de réécrire cette histoire de l'esclavage du point de vue économique: A l'instar du travail des économistes américains North et Fogel, qui ont appliqué la théorie économique pour interpréter l'histoire de l'esclavage aux Etats-Unis. La seule différence, c'est que moi, j'ai utilisé une autre théorie économique que la leur. Je me suis servi des outils de l'analyse économique marxiste. Mes recherches ont abouti à un premier livre chez L'harmattan : "Contribution à l'histoire économique de l'île de la Réunion". C'est d'ailleurs à la suite de cette parution que Fred Célimène de l'université des Antilles et André Legris du CNRS ont fait appel à moi pour cet ouvrage collectif.

- Avez-vous fait des émules parmi vos étudiants et créé une dynamique à la Réunion autour de l'économie historique ?

- Vous savez, ce n'est pas un thème très porteur pour les étudiants. L'essentiel pour eux, c'est d'être vite opérationnel sur le marché du travail. Il y a quelques années, j'ai donné un cours sur l'histoire et l'économie de la Réunion à des étudiants en maîtrise. J'ai été très surpris de constater qu'ils ne connaissaient que de façon très parcellaire l'histoire de leur île. Il faut dire que l'économie telle qu'elle est enseignée à la fac ne fait pas la part belle à l'histoire. Dommage.

- Et avec vos collègues de la fac, y a-t-il un pôle de recherche qui s'est constitué autour du thème de l'esclavage ?

- L'approche interdisciplinaire a du mal à se mettre en place. Je me souviens que certains de mes collègues ont vu d'un mauvais oeil qu'un économiste vienne marcher sur leurs plates-bandes. Cela dit, aujourd'hui ça va mieux. Mais il faudra encore un moment pour qu'une équipe se mette en place.

Morceaux choisis

Les années 1828-1853 forment dans l'histoire de la Réunion une période charnière au cours de laquelle l'organisation économico-sociale de l'île est transformée de fond en comble. Introduit de façon limitée au début des années 1830, l'engagisme devint après l'Abolition la forme générale du rapport salarial. L'intervention de l'Etat fut déterminante pour assurer la transition du mode de production esclavaliste au mode de production capitaliste. En installant le salariat contraint pour les esclaves affranchis jusqu'à fin 1851, l'Etat put limiter les déperditions de main-d'œuvre. En rouvrant l'Inde au recrutenent, il permit aux planteurs de se procurer des engagés pour des salaires dérisoires. Enfin, pour assurer le fonctionnement régulier du nouveau système économique, pour codifier les rapports de production capitalistes, l'Etat élabora les premiers éléments du droit du travail.

Extraits de L'économie de l'esclavage colonial (Paris, CNRS éditions, 2002).

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